Enfin nous avons un accident d’acétylène.
La chose s’est passée à Nogent dans un café, si je ne m’abuse de la plus opportune et de la moins défavorable façon, les dégâts sont insignifiants, il n’y a pas eu mort d’homme, et non seulement les intéressés en ont été quittes pour la peur mais ils n’ont pas tardé à reconnaître que l’aventure s’expliquait tout naturellement par une de ces maladresses insignes qui ne sauraient rien prouver contre n’importe quoi.
Cette explosion ne pouvait pas arriver mieux à point ni, comme dit l’autre, tomber plus à pic, ne fût-ce que pour démontrer urbi et orbi que, pour être devenu moins expansif (ce dont ses calomniateurs ordinaires inféraient qu’il devait être bien malade), l’acétylène n’a tout de même pas dit encore son dernier mot.
Le fait est que, depuis quelques mois, l’« éclairage de demain » faisait le mort ce qui vaut tout de même mieux que de faire des morts ou même simplement des blessés. C’était tout bénéfice pour les lumières rivales, qui, loin du loger à la même enseigne, semblent mettre une certaine coquetterie à signifier trop souvent, par quelque tragique exploit, aux foules écrabouillables et combustibles que leur extinction n’est pas proche. On ne compte plus les accidents dus au pétrole entre les mains des ménagères étourdies; il ne se passe pour ainsi dire pas une semaine où les journaux n’aient à enregistrer le cas de quelqu’un qui s’est asphyxié, flambé ou aplati avec le gaz; quant à la fée Electricité, quand elle ne met le feu qu’à une voiture automobile, il n’y a que demi-mal. L’acétylène, lui, après des débuts plutôt fulgurants, affectait une sagesse inquiétante, dont triomphaient les pessimistes, et dont les autres, les convaincus — quorum pars parva fui — ceux qu’avait séduits cette merveilleuse lumière, si brillante, si commode et si souple, ne savaient plus que penser.
Ce n’est vraiment pas dommage que l’acétylène, à la faveur d’une innocente pétarade, se soit enfin décidé à rappeler aux sceptiques que petit bonhomme vit encore. On ne saurait rêver pour lui d’une meilleure publicité.
La vérité est, comme le disait l’autre jour, dans la Science française, l’un des hommes qui connaissent le mieux cette question, M. J. Reyval, que « l’acétylène a dû faire, pour son compte, la dure expérience de ce qu’il en coûte d’être jeune, et faible encore de constitution, quand on a devant soi des adversaires riches et puissants ».
Songez qu’il y a trois ans l’acétylène n’était encore qu’une curiosité de laboratoire, tandis que le gaz et l’électricité; qui portent aujourd’hui si beau, n’ont pas mis moins de vingt ans à faire leurs trouées respectives songez qu’il a raté son entrée, au milieu d’un bouquet de catastrophes, le bec barbouillé de sang humain; songez qu’il parlait tout simplement, avec l’enthousiasme irréfléchi de la jeunesse, d’éclairer le monde et de monopoliser immédiatement, sans plus de façons, l’illumination universelle, ce qui devait nécessairement, en stimulant leur zèle, exaspérer ses ennemis
On lui a fait une guerre acharnée, et jamais peut-être un seul progrès industriel n’aura eu, avant de conquérir droit de cité, tant de difficultés à vaincre. Tout le monde s’en est mêlé la presse, qui lui a fait une légende terrifiante la préfecture de police, qui lui impose mille formalités tatillonnes et gênantes le conseil consultatif des arts et manufactures, qui classe ses installations au dernier rang des établissements dangereux les compagnies d’assurances, qui le tiennent en suspicion publique et le grèvent d’un exorbitant tribut; les compagnies de chemins de fer, qui, pour un peu, assimileraient le carbure de calcium aux pires explosifs, etc., etc. On a exploité contre l’acétylène jusqu’à son silence, et, quand il se tait, quand il est sage, s’efforçant de se faire humble et petit pour n’effaroucher personne, on prend cela pour un aveu d’impuissance, pour une démission, et l’on entonne le De profundis
En vérité, je vous le dis, il était temps qu’une explosion bénigne, heureusement vînt avertir qui de droit que l’acétylène est toujours là, plus vivace que jamais.
Au demeurant, ce ne sont pas les ennemis de l’acétylène qui lui ont fait le plus de tort ce sont ses amis. Je me suis laissé dire, il y a quelques jours, qu’il n’avait pas été pris, à ce propos, depuis trois ans, moins de seize cents ‘brevets, et j’ai de bonnes raisons de croire que ce chiffre fabuleux n’est pas exagéré. Point n’est besoin d’être grand clerc ni profond psychologue pour comprendre qu’une telle floraison d’inventions improvisées doit énormément comporter de déchets et de non-valeurs. Mettons que, sur ces seize cents brevets, il y en ait un dixième, 150 ou 200, qui tiennent à peu près debout et présentent quelque consistance ce sera tout le bout du monde. Le reste n’aura servi qu’à déconsidérer l’acétylène, à compromettre sa cause, et il est même surprenant qu’il ne se soit pas produit, à la faveur de ce débordement de folies, un plus grand nombre d’accidents désastreux, qui n’auraient pas manqué de déchaîner un courant d’opinion qu’il aurait fallu vingt ans pour remonter.
Malgré tous ces obstacles, malgré toutes ces déveines, l’acétylène va toujours son chemin. Sans doute, il est peu probable que,-dans les grandes villes, il réussisse jamais à détrôner le gaz, et surtout l’électricité, à qui appartient évidemment l’avenir. Mais les petites communes rurales, les châteaux, les ateliers isolés, les usines perdues dans la campagne, les installations coloniales lui offrent, en revanche, un champ d’action assez vaste. Il y occupe déjà, sans en avoir l’air, une place honorable, qui va s’élargissant tous les jours, et, si ce nouveau venu était admis à figurer sur les ‘statistiques officielles au même titre que les autres modes d’éclairage, les tardigrades seraient estomaqués de la quantité d’établissements, parfois considérables et comportant plusieurs centaines de becs; qui, d’ores et déjà, n’usent plus d’autre lumière, à leur grande satisfaction, et surtout du nombre croissant de fabriques de carbure de calcium qui sortent de terre partout où l’on a de la chaux et du charbon sous la main et de la force motrice à bon marché, et qui ont quand même grand-peine à suffire aux commandes. Même à Paris, où l’acétylène court les rues sous les espèces et apparences d’éblouissantes lanternes de bicyclette, à faire croire qu’il a plu des étoiles, on ne se figure pas ce qu’il s’en consomme.
On aura beau dire et beau faire, l’avènement de l’acétylène est bel et bien une révolution. Et ce n’est pas seulement une révolution dans l’éclairage c’est une révolution à la fois industrielle, économique et scientifique, dont les conséquences sont positivement incalculables.
Savez-vous bien qu’on songe sérieusement à employer l’acétylène à la synthèse industrielle de l’alcool et du sucre ? Savez-vous bien qu’on étudie « à l’heure où j’écris ces lignes »-le moyen d’en extraire chimiquement le diamant artificiel? Savez-vous bien que d’aucuns escomptent la possibilité de s’en servir pour résoudre l’irritant problème d’où dépend peut-être la fortune du genre humain et auquel se sont en vain, depuis un siècle, achoppés tant de chercheurs, la fixation directe de l’azote atmosphérique ? Savez-vous bien que le carbure de calcium l’âme minérale de l’acétylène pourrait bien être, à en croire ses spécialistes avisés, le remède tant cherché contre le phylloxéra ?
Et toutes ces paradoxales espérances n’ont rien, en réalité, que de rationnel et de logique. La science n’a pas le droit de s’inscrire en faux là contre. Je ne désespère pas au cours de ces causeries que je reprends aujourd’hui, après dix-huit mois de trêve, avec les lecteurs du Matin d’en démontrer, le cas échéant, en termes accessibles aux profanes eux-mêmes, le comment et le pourquoi.
Laissez seulement le prix de revient du carbure de calcium poursuivre, à la faveur de procédés nouveaux, le mouvement de baisse qui déjà se dessine, et les entreprises d’acétylène auront tôt fait de jouer, dans l’arène industrielle et financière, un rôle valant presque celui des affaires de gaz et d’électricité.
Petit bonhomme vit encore !
Émile Gautier.
Le Matin – 21 octobre 1897










