
Avant peu les voitures-annonces auront vécu. Pour le 1er janvier 1900, il faudra que leur disparition soit complète. L’encombrement de nos rues est déjà extrême. Que serait-ce en l’année de l’Exposition, si l’on ne se préoccupait dès maintenant d’y mettre bon ordre ?
Et l’on s’en préoccupe. Voitures à bras ou voitures attelées, qu’elles promènent assez modestement les affiches de tel concert, de tel music-hall, ou bien des mannequins gigantesques servant à la réclame de tel instrument ou de tel produit, les voitures annonces créent une gêne toujours, un danger parfois. Il fallait donc aviser, et sans retard. Aussi le délai de deux ans et trois mois qu’on parait accorder est-il à peu près illusoire.
Si, pendant cette période transitoire, la réclame ambulante demeure en principe tolérée, en fait on la circonscrit en des parages où elle ne peut-être que d’efficacité à peu près nulle. On lui interdit de se montrer sur tous les boulevards, sur toutes les avenues et places publiques, dans nos rues principales (rues Royale, de Rivoli, de la Paix, Auber, du Havre, de la Chaussée-d’Antin, de La Fayette, de Richelieu), aux abords des gares enfin. C’est évidemment décréter la mort de ces véhicules, et leur mort imminente. L’arrêté de M. Lépine sera, en effet, affiché prochainement et deviendra exécutoire tout aussitôt.
Est-ce bien sûr au moins ? Les commerçants, les impresarii, à qui ce mode de publicité est précieux, conservaient sur ce point des doutes et gardaient une espérance. Ils se rappelaient qu’il y a neuf ans, en 1888, on avait déjà essayé de proscrire la voiture-annonce de nos grandes voies parisiennes, mais qu’une tolérance s’était tout aussitôt établie, grâce à laquelle les décisions prises étaient restées à l’état de lettre morte.
Or, cette fois, il n’y a pas à dire, et la loi, si dure qu’elle puisse paraître à certains, devra être rigoureusement observée. Le préfet, en tout cas, l’affirme, et déjà il prépare les ordres très formels que bientôt recevront ses commissaires de police.
Mais la réclame est inventive et excelle aux ingénieuses transformations. Bannie de la chaussée, vous verrez qu’elle va de plus en plus envahir le trottoir déjà conquis en partie aux excentricités qu’elle imagine pour forcer l’attention du public. Un peu démodés déjà, les hommes-sandwiches toujours circulent ; puis, nous avons les gentlemen-aboyeurs, dont on connaît le monotone « Ce soir, à dix heures. », et aussi ces particuliers qui s’inclinaient très bas devant le promeneur, offrent à son regard surpris un crâne où se lit l’avis de l’ouverture d’un concert. Ajoutez les distributeurs de prospectus, et aussi les poteaux-annonces, les lampadaires-réclames qui de toutes parts surgissent, et vous comprendrez que, le pavé de bois un peu débarrassé, le problème se posera bien vite de l’extrême encombrement de l’asphalte.
Refus des « femmes-annonces » :
Le préfet Lépine interdit l’idée
de jeunes femmes déambulant
pour promouvoir des maisons de mode.
C’est ce que voit déjà M. Lépine, et de son mieux il s’emploie à réagir, dans la limite où faire se peut, contre cet inconvénient nouveau. Pour cette raison — et pour quelques autres motifs encore qu’aisément on devine — il a, ces jours derniers, refusé d’autoriser la promenade sur le boulevard de femmes-annonces.
Il s’agissait de jeunes personnes, on les promettait même jolies, qu’on eût vues « sur leur trente et un », comme disent les bonnes gens, et qui se fussent fait un véritable plaisir d’apprendre aux passantes que leur costume venait de telle maison, que telle modiste avait signé leurs chapeaux, que de telle provenance étaient leurs bottines, etc. Et, par les journées de soleil, elles eussent arboré de ces ombrelles-réclames dont un timide essai fut risqué, cet été, au pesage de Longchamps, le jour du Grand-Prix.
Il va sans dire que ce nouveau mode de publicité par des femmes vient d’Amérique. Quant aux voitures-annonces, c’est à l’Angleterre que nous en avons emprunté l’usage, voici une trentaine d’années environ. Mais c’est pendant l’Exposition de 1878, et surtout lors de la dernière Exposition de 1889, que se multiplièrent chez nous ces véhicules qui peut-être peuvent ajouter au pittoresque de la rue, mais que ne regretteront pas ceux qui tiennent à aller, de par la grande ville, aussi vite que possible et avec le plus de sécurité possible.
Hâtons-nous d’ailleurs d’ajouter que l’arrêté nouveau ne concerne à aucun degré les voitures de commerce affectées à la livraison des marchandises et qui portent sur leurs panneaux les nom, adresse, etc. des maisons dont elles font le service.
Certes, les mesures dont nous allons voir l’application ne nous ramèneront pas au temps de ces « embarras de Paris » qui nous sembleraient si bénins aujourd’hui et contre lesquels pourtant le brave Boileau pestait de tout son cœur. Mais, pour n’avoir pas emprunté ses alexandrins à la poésie classique et pour être conçu en vile prose, l’arrêté de M. Lépine n’est pas moins de ceux dont on peut attendre quelques bons effets.
André Nancey.
Le Figaro — 21 septembre 1897










