Lorsque, l’année dernière, M. Émile Zola signala le zèle excessif des agents de l’octroi qui, après avoir sans scrupules essuyé leurs mains à ses chemises et à ses chaussettes, avaient été sur le point de les tremper dans son bocal de cornichons, l’administration protesta contre la susceptibilité irréfléchie du célèbre écrivain. On formulait bien un regret courtois qu’un gabelou ; peut-être désireux de connaître les dessous de son auteur favori, n’eût pas apporté plus de discrétion dans l’accomplissement de ses devoirs. Mais on fit remarquer que l’administration, également préoccupée de la tranquillité du public et de la sauvegarde de ses droits, avait adopté pour règle de ne visiter que deux ou trois valises choisies au hasard, à l’arrivée de chaque train.
Dans ces conditions, il était nécessaire d’entretenir une crainte salutaire dans l’âme des fraudeurs et d’explorer les colis avec une minutie dont les victimes devaient se consoler en songeant qu’elles payaient pour les autres.
Si ces libérales instructions ont existé, elles ont été singulièrement modifiées. Je rentrais l’autre jour de Bruxelles par l’express qui arrive à Paris vers six heures du matin. Nous étions une trentaine de voyageurs n’ayant que des bagages portés à la main. Pas une valise n’a échappé à la visite. Deux dames ont dû ouvrir un de ces sacs en maroquin gros comme un dictionnaire qui contiennent juste un nécessaire de toilette. Et quelle visite ! Le contenu de ma valise était réduit au strict minimum : un costume de rechange, un nécessaire de toilette, des chaussures et très peu de linge. Pas une boîte, pas le moindre paquet pouvant paraître suspect. Si, un seul, composé par quatre volumes de Bœdecker. Non content de retourner chemises, gants, chaussettes, de sonder mes bottines, le gabelou m’a obligé à sortir ces bouquins de leur enveloppe il avait flairé du bœuf fumé !
Tout le monde a dû subir des investigations semblables. Et comme la Compagnie du Nord, ne prévoyant pas ce zèle, a placé à cette sortie une banquette sur laquelle tiennent à peine quatre valises, les trois quarts des voyageurs en sont réduits à étaler leurs bagages à terre.
— Ce n’est point notre faute, nous avons des ordres, me fit observer très poliment un douanier, tandis que son chef traitait avec beaucoup moins de courtoisie les nombreuses femmes, peu expertes en distinctions fiscales, étonnées d’avoir à supporter les vexations de l’octroi après avoir été si libéralement traitées par la douane.
Car une comparaison s’impose. L’homme distingué qui se trouve à la tête de l’administration des douanes, tout en défendant, comme il convient, les intérêts du Trésor, a su mettre ses agents en garde contre les tracasseries inutiles. M. Pallain croit inutile de molester tous les Français qui se présentent à la frontière dans l’espoir d’augmenter les recettes du Trésor de quelques pauvres billets de mille francs.
À l’octroi de Paris, on a une théorie contraire tout agent qui ne dresse pas un nombre minimum de procès-verbaux est mal noté.
Résultat on cherche dans les sacs à parapluies des touristes un saucisson qu’on n’y trouve jamais. En revanche, nous apprenons périodiquement l’arrestation d’un industriel qui fraudait l’octroi depuis plusieurs années pour des centaines de mille francs.
Les ronds-de-cuir qui sont à la tête de l’octroi de Paris imprimeront peut-être une nouvelle direction à leurs agents le jour où ceux-ci auront eu la maladresse de pincer un conseiller municipal.
Fernand Honoré
Le Figaro — 20 septembre 1897










