
On a dit beaucoup de mal du chapeau haut de forme, à l’occasion de son centenaire. Mais il est à remarquer qu’aucun de ses détracteurs n’a eu l’audace d’en proposer formellement la suppression. Aucun, en tout cas, ne s’est déclaré prêt à payer de sa personne, en donnant le signal de l’abstention. Le tuyau de poêle continue à régner, arrogant et immuable, sur les crânes mêmes de ses ennemis.
À notre époque, où foisonnent les Ligues et les Associations, il ne s’en est pas formé une contre l’usage ou simplement l’abus de ce couvre-chef dénoncé à la fois par les esthètes, les hygiénistes et les gens pratiques. Chaque matin, l’homme civilisé brosse, lustre et bichonne ce fallacieux accessoire de toilette qui se hérisse au moindre contact et qui se cabosse dès que son propriétaire a la prétention de s’introduire dans un fiacre ou dans un wagon de la Ceinture.
Je ne parle pas du théâtre où la préoccupation de garantir contre tout accident un engin si fragile fait perdre aux spectateurs un peu soigneux une bonne partie de la pièce. Depuis que le protocole impitoyable ne permet plus de remplacer le chapeau de soie par un simple claque, le commerce des chapeliers a dû prendre une sérieuse extension.
Surveillez les angoisses et les misères d’un monsieur de l’orchestre qui tient à ne pas se séparer de son couvre-chef, ainsi que l’exige la mode, dans sa haute sagesse. À force d’ingéniosité et de persévérance il arrivera peut-être tant bien que mal à suspendre son tyrannique compagnon au crochet dont certains directeurs ont eu l’amabilité de munir leurs fauteuils. Mais alors, il lui restera à résoudre la question non moins délicate de loger ses jambes d’un côté ou de l’autre de l’obstacle ainsi dressé au niveau de ses genoux.
La moindre négligence, le plus petit mouvement d’inattention, amènera une catastrophe. S’il faut livrer passage à un voisin attardé, le monsieur de l’orchestre est réduit à une gymnastique désespérée pour sauver son chapeau ou il le serrera contre sa poitrine, en un geste de nourrice alarmée ou il te tiendra à bout de bras au-dessus des conflits de l’humanité, avec quelle grâce, vous le savez. Le plus souvent, il finira par le fourrer sous son siège, au petit bonheur, et je n’ai pas besoin de vous dire en quel état il le retrouvera, pour peu que les pieds du voisin de derrière aient trouvé le moyen de s’insinuer jusqu’en cette retraite insuffisamment protégée.
Aux mariages, aux enterrements, la situation n’est guère moins critique. Un défilé de sacristie équivaut pour un chapeau de soie à une campagne dans la brousse, et les pansements du coup de fer sont parfois impuissants à redonner aux éclopés le brillant vernis de la santé.
Le mondain le plus impeccable ne sort jamais indemne de cette redoutable épreuve. Je sais bien que c’est précisément la difficulté de tenir le chapeau de soie en bon état qui a fait en grande partie la durée de son succès. C’est un luxe de reluire, et un luxe auquel ne sauraient prétendre les hommes occupés d’autre chose que de brosser avec leur coude un morceau de peluche tendu sur un cylindre de carton. Il faut du loisir, de l’étude, et même une certaine vocation préalable pour porter honorablement le chapeau haut de forme.
De toutes les pièces de notre habillement masculin, c’est assurément la moins démocratique. Qu’importe après cela que la calvitie menace les crânes emprisonnés sous cette cloche ? Le docteur Schweninger, le médecin du prince de Bismarck, a eu beau prouver que la disparition du cheveu et la propagation du tube vont de concert, il n’a pas converti grand monde, du moins en France et en Angleterre, les deux citadelles du snobisme et du chic.
En Allemagne, il est vrai, en Autriche, en Suisse, et dans la plupart des autres pays de l’Europe, le chapeau haut de forme est moins envahissant. C’est un harnais auquel on ne s’astreint que dans les grandes occasions. Un médecin peut faire ses visites en simple feutre et un professeur ne croit pas que l’avenir de la science dépende de la façon dont il abrite sa tête. L’un et l’autre tiennent, avant tout, à ne pas avoir la migraine. Le fétichisme du tuyau de poêle souffre des infidélités qui feraient pousser les hauts cris sur le Boulevard.
Est-il donc impossible d’obtenir en France une pareille commutation de peine ? Sommes-nous condamnés à porter à perpétuité une coiffure qui, par son poids, ses dimensions, son impénétrabilité à l’air, son inefficacité contre les intempéries, semble un défi au sens commun ?
La mode, qu’on accuse volontiers, et non sans raison d’être trop changeante, sera-t-elle immuable en ce seul point ? Si tous ceux qui protestent contre le chapeau haut de forme sont sincères, s’ils ont le courage de manifester leur opinion autrement qu’en paroles, il ne doit pas leur être impossible d’en triompher.
M. Jules Lemaître, ce matin encore, instruisait le procès de cet objet inconcevable et mystérieux, qui offusque la raison et les yeux de tous les gens de goût, et dont personne n’a jamais pris la défense. Pourquoi conclut-il avec mélancolie que son abolition est un rêve ? Ne vaudrait-il pas mieux faire un essai loyal d’insurrection ? Une Ligue devrait se former avec ce cri de guerre « Le chapeau haut de forme, voilà l’ennemi ! » Que tous ceux qui sont de cet avis envoient leur adhésion ; qu’ils s’engagent à prêcher d’exemple en proscrivant cet article de leur ajustement, et le tuyau de poêle disparaîtra plus vite peut-être qu’on ne pense.
A. Albert-Petit
Le Journal des débats politiques et littéraires — 12 février 1897










