On s’occupe beaucoup en ce moment au Palais-Bourbon de la condition des étrangers résidant en France. Déjà on les a astreints à des déclarations de séjour que l’on n’exigeait pas autrefois. Un projet ministériel tend à sanctionner cette obligation par des pénalités assez sévères. Mais certains députés vont plus loin ils demandent, les uns, que l’on n’admette les immigrants, temporaires ou non, aux frontières que sur la production de pièces établissant leur moralité ; les autres, qu’on les frappe d’une taxe fiscale.
Nous trouvons que nos législateurs s’engagent par-là dans la voie de l’arbitraire et d’un particularisme imprévoyant. Que l’on arme nos fonctionnaires et nos officiers de police de tous les pouvoirs nécessaires pour exercer une surveillance efficace sur le mouvement des voyageurs à l’entrée de la France, et même sur la masse des artisans ou des ouvriers qui viennent chez nous chercher du travail ou tenter la fortune, rien de mieux. Mais isoler la France du reste du monde par une restriction du droit que les honnêtes gens et même les autres ont d’y pénétrer, ne trouvez-vous point cela excessif ?
Si les étrangers commettent des délits sur notre territoire, nous avons, Dieu merci, assez de magistrats et de gendarmes pour les réprimer et les punir ; mais entourer notre pays d’une barrière morale qui en prohiberait l’accès, c’est contraire à nos traditions, à notre génie de nation franche et ouverte, c’est imiter la Chine, à laquelle, sans le savoir, nous nous efforçons de ressembler de plus en plus. La fameuse muraille, moins efficace et résistante d’ailleurs qu’un règlement administratif, n’a pas sauvé la Chine des invasions ni des révolutions intérieures, mais elle a contribué à la figer dans cette immobilité stupide dont elle se meurt.
Avec des mandarins et nous en avons de toutes les couleurs sous le nom de fonctionnaires avec l’abus des examens et le culte des diplômes qui fleurissent aussi chez nous, un peuple a tout ce qu’il faut pour périr par l’inaction. La construction de la muraille prohibitive complèterait le système. Défions-nous-en restons un peuple accessible, sociable, ouvert aux échanges et aux relations d’affaires qui amènent les échanges et les renouvèlements d’idées, et, au lieu de nous enfermer dans une cellule ou dans une cave, ouvrons les portes et les fenêtres toutes grandes pour laisser entrer l’air, la lumière et la liberté.
Le Figaro — 12 février 1897










