Notes et impressions
Un jeune automobiliste qui se trouvait sur l’automobile monté par le comte de Chasseloup-Laubat, l’heureux vainqueur de la dernière course de Marseille à La Turbie, veut bien nous confier ses notes et impressions. Nous lui laissons la parole.
Trois jours de course ! Il y a huit jours de cela et cependant j’y pense toujours, car elle a été merveilleuse cette course, et je suis tenté de dire qu’il n’y a pas eu de vaincus, quoiqu’il y ait eu un vainqueur, tellement elle a été disputée. La course s’est faite en trois étapes. Première étape : Marseille Fréjus ; deuxième étape : Fréjus-Nice ; troisième et dernière étape : Nice-La Turbie. Nous n’avons pas eu, très heureusement, à terminer par la descente de La Turbie à Monte-Carlo l’Automobile-Club de France l’avait sévèrement interdit et sa sévérité me permet de vous écrire. Honneur à l’Automobile-CIub qui songe, ainsi, à la vie des siens !
Le temps était beau, superbe, très froid par exemple, et le soleil brillait. Le dernier jour seulement, dimanche dernier, il nous a fait faux bond pour le retour en caravane de Monte-Carlo à Nice, pendant lequel une pluie abominable est tombée sur nos têtes. La première étape a été un succès immense pour nous. Nous filions, nous filions… À l’arrivée à Toulon notre véhicule faisait le kilomètre à la minute, et nous parcourions la distance de Toulon à Hyères (14 kilomètres) en dix-neuf minutes environ.
Derrière, mais assez près, marchaient la voiture de M. Lemaître, une voiture Peugeot et celles de M. Levassor. Le break de M. Michelin, dont les pneumatiques avaient malheureusement crevé avait été obligé de ralentir sa marche il allait prendre sa revanche les deux jours suivants.
Oh l’enthousiasme méridional ! Nous n’en avons aucune idée à Paris. À Fréjus, nous avons été entourés, acclamés. C’était du délire. On arrivait là après une rude lutte. Pensez donc, on avait fait la course contre le train du Sud de la France. Le train nous dépassait bien un peu entre les stations mais les arrêts, si courts fussent-ils, nous permettaient de le rattraper. Finalement, nous arrivions les premiers à Fréjus. Les voyageurs du train semblaient stupéfaits, et le mécanicien et le chauffeur étaient ébahis et furieux. Car ils avaient mis beaucoup d’amour-propre à essayer de nous battre. Combien nous étions fiers !
Le second jour, nous arrivions bons premiers à Cannes. Où la population, la colonie étrangère en particulier, nous faisait une ovation. Les dames agitaient leurs mouchoirs ; des amis, M. de Périgord, entre autres, accouraient à notre secours pour assurer le ravitaillement d’eau de la voiture.
Il allait jusqu’à déménager une baignoire de la villa de sa mère, la princesse de Sagan, pour nous rendre service. J’ajoute que la baignoire n’a pas servi, mais elle était toute prête, parole d’honneur !
Hélas il faut croire que les voitures comme les femmes ne supportent pas trop la louange. Notre voiture s’arrêtait brusquement, alors qu’elle était engagée déjà sur la promenade des Anglais. Je me lamentais, tandis que M. le comte de Chasseloup-Laubat et son frère exprimaient vivement leur désespoir, leur rage même. Quelle mortification La voiture Michelin passait devant nous comme un train express ; celle de Lemaître nous dépassait. Enfin, voici celle de Prévost.
Elle va également nous montrer le chemin, lorsque les Chasseloup-Laubat et leur équipage, dont je fais partie, raidissent leurs muscles, ouvrent la vapeur en grand, et inondent tous les mouvements d’huile. Ce suprême effort est couronné de succès. Notre voiture jette des nuages d’huile brûlée qui répand une odeur, nauséabonde. O triste ironie ! Notre voiture à vapeur est prise pour une voiture à pétrole, mais nous avons rattrapé Un peu du temps perdu.
La troisième étape a sonné. Nous montons La Turbie en trente-neuf minutes. L’axe de la voiture s’était échauffé la veille, et M. le comte de Chasseloup-Laubat avait donné sagement l’ordre de ne pas trop pousser le véhicule. La victoire était à nous, mais la vérité m’oblige à dire que la voiture Michelin accomplissait magistralement le même trajet en trente-huit minutes, suivie des voitures Lemaître et Prévost.
Nous avons tous ensemble descendu tranquillement jusqu’à La Turbie, nous rendant à petite vitesse, avec la conscience parfaitement tranquille, mais avec le ventre un peu creux, à Monte-Carlo ou nous attendait un excellent lunch.
La perspective d’un copieux déjeuner impressionna-t-elle un des coureurs ? Je l’ignore. Toujours est-il que l’une des voitures s’emballa subitement et pénétra jusque dans un café de Monte-Carlo, à la terreur des consommateurs, qui s’enfuyaient éperdus.
Le véhicule emballé coupa net une colonne de fonte et renversa trois énormes caisses. On croyait que la voiture était en miettes. Point. Elle n’avait qu’un ressort légèrement faussé et personne n’était blessé. Il faut croire qu’il y a un Dieu pour les dames automobilistes, car il y en avait une sur cette voiture.
C’est à peu près le seul incident grava de la route ; cependant une voiture Levassor, conduite de façon imprudente, a chaviré à un moment, faisant le tour complet, et s’est retrouvée sur les roues, ô miracle !
Voilà tout ce que j’ai vu et entendu.
Quant à la nature, je l’ai aperçue. Au vol, tellement vertigineuse a été notre course. Enfin, j’ai pu me rendre compte que la police de la route était admirablement organisée et que les populations, très enthousiastes, étaient pleines d’amabilité pour les automobilistes. Aussi je compte bien que, MM. de Chasseloup-Laubat ne m’oublieront pas lors de leur prochain voyage.
Un jeune automobiliste.
Le Figaro — 7 février 1897










