Grosse question, mesdames, plus grosse qu’on ne le croit, car elle est la clef de beaucoup d’autres, à commencer par celle du chapeau.
Voilà longtemps qu’elle est sur la sellette, cette question du chapeau au théâtre. Elle a fait déjà couler des flots d’encre. Et, entre nous, il faut avouer qu’avec leur volume actuel les chapeaux de dames rompent terriblement la perspective. Il n’est pas toujours amusant, quand on va au spectacle pour assister au ‘jeu d’un artiste renommé, de n’avoir toute la soirée devant les yeux que le balancement plus ou moins rythmé d’une touffe de plumes.
Donc, le chapeau est gênant au théâtre, et mieux, cent fois mieux vaudrait, comme autrefois, comme cela se fait encore dans certaines villes de province villes de bon ton que les dames fussent tête nue, en toilette appropriée. Cela forcerait les messieurs à s’habiller eux aussi et le théâtre reprendrait l’aspect d’un salon.
Mais comment faire ? Où remettre le chapeau enlevé ? Y a-t-il des cabinets de toilette dans les théâtres ? Non. Pas même une glace ! À moins qu’on ne veuille faire, ayant la sortie, défiler toutes les dames devant celles du foyer. Ce serait original, quoiqu’un peu encombrant. Et puis, ce n’est pas tout. Où placer, pendant la représentation, le chapeau enlevé ? Au vestiaire, n’est-ce pas ?
Oh ce vestiaire ! Quelle dérision ! Ce n’est pas sans frémir qu’on y pense. C’est un entassement de vêtements les uns sur les autres, un empilement d’où ils sortent froissés, pleins de faux plis, fripés, pour dire le mot. Ici, on les accroche avec des ficelles, comme dans une boutique de marchand d’habits ; là, on les met par tas sur des chaises. Le comble du genre avait été trouvé jadis par le grand cirque américain Myers. Pour simplifier les choses, en même temps qu’on vous donnait un numéro d’ordre, on écrivait à la craie, en gros chiffres, le même numéro sur le dos du vêtement. On juge de l’effet à la sortie.
Allez donc, après cela, apporter pour le théâtre un de ces riches manteaux, une de ces pelisses, de ces sorties de bal, merveilles de l’art du couturier, qu’en une heure l’intervention de l’ouvreuse aura réduits à l’état de guenilles ! Un seul établissement dans Paris a un vestiaire convenable. C’est un music-hall où vont peu les dames du monde. Ce qui prouve qu’on fait plus pour les « demoiselles » que pour les femmes comme il faut. Ce n’est pas tout. Du moment qu’on emporte comme pardessus un vêtement de second ordre, on n’ose pas faire une toilette. D’où la dégénérescence de plus en plus accentuée du luxe au théâtre, encouragée encore par la nouvelle manie qu’ont prise les directeurs de théâtre de faire l’obscurité dans la salle pendant les entr’actes.
La question est posée, un peu longuement peut-être. Mais il le fallait. Qu’en pensent mes lectrices ? Que disent-elles du vestiaire de tel ou tel théâtre ? Quels sont, à leur avis, les moins mal tenus ? Quel remède proposent-elles d’adopter ? Voilà, ce me semble, un premier plébiscite féminin intéressant. J’attends les bulletins de vote.
Claire de Chancenay
Le Figaro — 22 janvier 1897










