La communication extraordinaire que le docteur Calot a faite ces jours derniers à l’Académie de médecine prouve une fois de plus, à l’encontre de l’opinion émise par M. Brunetière, que la science est loin de faire faillite en ce siècle de progrès. On a donné la parole aux muets, aujourd’hui on redresse les bossus.
Le docteur Calot a déjà opéré ce prodige sur trente-sept sujets ; et, ce qui est aussi merveilleux que sa découverte, toutes ses opérations ont réussi. Disons tout de suite que, seuls, des enfants ont été traités. Pour donner une idée bien exacte de sa manière de procéder, le docteur Calot fit passer devant les yeux de ses maîtres des photographies représentant des enfants bossus et un instantané pris pendant l’opération. Puis une porte s’est ouverte et les académiciens ont vu défiler devant eux, droits comme des peupliers, une douzaine de garçonnets dont ils avaient la photographie prise avant l’opération.
Deux mots d’abord sur le docteur Calot qui, inconnu hier, sera célèbre demain.
C’est un homme d’une quarantaine d’années, à la physionomie tranche et ouverte, le regard doux, l’allure plutôt modeste et absolument sympathique. Il exerce les fonctions de médecin à l’hôpital Rothschild à Berck-sur-Mer. On sait que cet établissement est affecté aux enfants rachitiques, tuberculeux, et qu’un grand nombre d’entre eux ont le mal de Pott.
Frappé de leur situation misérable, le docteur Calot poursuivait depuis longtemps ce problème, en apparence insoluble de faire disparaître la terrible difformité.

Pourquoi ces petits-là sont-ils bossus ? se demandait le bon docteur. Parce que leur colonne vertébrale s’est effondrée. Qu’y a-t-il lieu de faire ? Relever leur colonne vertébrale, la redresser et la maintenir droite par un appareil jusqu’à ce que la nature ait refait les soudures. Il tenta cette opération à l’aide du chloroforme. L’enfant, étant retourné sur le ventre, deux aides (à la tête et aux pieds) tiraient le corps en allongeant les muscles, deux autres le maintenaient sous la région ombilicale et sous le sternum.
Le docteur opérait avec les mains une pression vigoureuse sur la gibbosité, procédant avec méthode jusqu’à ce que les vertèbres déplacées soient rentrées au niveau ou même au-dessous des vertèbres voisines.
Il fallait, pour obtenir la correction complète, de une à deux minutes.
Le docteur ne constata jamais d’accidents sur trente-sept cas. Il a même été surpris de la facilité avec laquelle la correction s’obtenait.
Mais le difficile était de maintenir dans sa position normale l’épine dorsale dessoudée. Tout faux mouvement pouvait entraîner une rupture de la moelle et occasionner la mort immédiate. Aussi le docteur Calot imagina-t-il bien vite un appareil dans lequel devait être placé le sujet. Voici en quoi consiste cet appareil :

Un bandage plâtré circulaire est appliqué sur une couche de ouate ; la gibbosité est remplacée par des tampons entrecroisés qui permettent de serrer les bandes ouatées avec force sans avoir à redouter pour l’enfant une gêne dans les fonctions des viscères thoracites abdominaux.
Dix à quinze minutes suffisent pour la construction de l’appareil. À la quinzième minute le plâtre est solide, l’enfant peut se réveiller : l’opération est terminée.
Cet appareil plâtré reste en place trois ou quatre mois. Lorsqu’on l’enlève, le dos est plat. On remplace l’appareil par un autre semblable qui a la même durée. Après le deuxième ou troisième appareil, l’enfant est autorisé à marcher avec un corset, il entre dans la période de convalescence. La correction absolue de sa difformité a demandé dix mois.
Tel est le traitement que fait suivre le docteur Calot aux bossus qu’il opère et, comme nous le disions plus haut, il n’a pas eu un seul accident.
Maintenant, il est bien entendu qu’il ne s’agit que d’enfants dont les bosses sont en formation et aucune expérience n’a été tentée sur les adultes. C’est déjà très joli de pouvoir affirmer dès aujourd’hui qu’on peut empêcher les bosses de pousser.
L. M.
Les Annales Politiques et Littéraires —
24 janvier 1897










