Un incident assez curieux s’est produit avant-hier au soir au théâtre du Grand-Guignol à propos d’une pièce de M. Méténier : Mademoiselle Fifi.(*)

Le rideau venait de tomber sur la dernière scène de Petit ménage, quand M. Oscar Méténier, s’étant avancé vers la rampe, tint aux spectateur qui se disposaient à sortir le langage suivant :
« Mesdames, messieurs, la représentation pour laquelle vous avez payé vos places au contrôle vient de se terminer ; maintenant le Grand-Guignol est fermé. Cependant, il me plaît, à moi, Oscar Méténier, auteur de Mademoiselle Fifi, d’y faire représenter cette pièce, de même qu’il plaît aux acteurs qui, plus de cinquante fois, ont déjà joué cette pièce, de continuer à la jouer encore et « à l’œil », et pour mon bon plaisir et le vôtre, s’il vous plait d’y assister, dans cette salle que j’ai louée à cet effet.
« Je vous prierais seulement de bien vouloir sortir pour un moment, car je désire éviter tout guet-apens. Il ne tiendra qu’à mes amis d’y rentrer dans quelques minutes et aux amis de la censure, s’il s’en trouve ici, de n’y plus remettre les pieds. »
Des bravos prolongés accueillirent cette annonce.
En quelques secondes, la salle fut évacuée et les portes fermées. On les rouvrit quelques minutes après et de nouveau la salle se remplit. Seulement chaque spectateur, en passant devant le contrôle, où M. Méténier s’était installé, avait eu soin de remettre sa carte de visite, en échange de laquelle il avait reçu un programme de Mademoiselle Fifi, avec ces mots : « De la part de M. Oscar Ménétier ».
La représentation eut lieu sans incident et les « invités » de M. Oscar Méténier firent fête, comme il convenait, à la pièce et à l’auteur.
Mais parmi les spectateurs se trouvait un commissaire de police, M. Laudel, du quartier du Mail, que la préfecture de police avait chargé de faire les constatations nécessaires.
M. Laudel, bien qu’il n’eût pas remis sa carte en entrant dans la salle, avait cependant été invité ; il assista sans mot dire au spectacle. Dès que celui-ci fut terminé, il se fit présenter à M. Oscar Ménétier et l’informa qu’à son avis la représentation n’ayant pas été « privée », au sens que le règlement attache à ce mot, il dressait procès-verbal.
La représentation de Mademoiselle Fifi, dans les conditions particulières où elle a eu lieu, avait été en effet annoncé, dès hier matin.
Le magistrat a considéré que, des lors, elle revêtait un caractère de publicité suffisant pour motiver des poursuites.
Le préfet de police, après avoir pris connaissance du procès-verbal dressé par M. Laudel, a décidé que le théâtre serait fermé.
Mascarille
Le Siècle — 4 juin 1897
(*) d’après la nouvelle de Guy de Maupassant (note de l’éditeur)










