Nous avons raconté hier les incidents qui ont marqué la représentation de Mademoiselle Fifi. La querelle entamée entre M. Méténier et la censure s’envenime.
L’arrivée du commissaire
Vers huit heures, hier soir, M. Cornette, commissaire de police du quartier Saint-Georges, se présentait au Grand Guignol, 20, rue Chaptal. Il notifiait à M. Ludo, directeur de ce-théâtre, un arrêté de M. Lépine, ainsi conçu :
Nous, préfet de police,
Vu la loi du 16-24 août 1790 et l’arrêt du 12 messidor an VIII, etc. etc., arrêtons : la décision en date du 1er juin 1897 autorisant le sieur Oudoul, dit Ludo, à donner des concert rue Chaptal, 20, est et demeure rapportée.
On ne jouerait donc pas le soir au Grand Guignol. M. Lépine s’y opposait, M. Cornette veillait et avec lui de nombreux agents qui faisaient les cent pas devant la porte. Vers neuf heures moins le quart, la façade du petit théâtre s’éclaire soudain, des spectateurs arrivent.
— On ne peut pas entrer, dit M. Cornette qui se tient près au contrôle.
— On va rire, dit M. Méténier qui arrive tout à coup avec des fleurs plein les bras.
Il entre au Grand Guignol et M. Ludo lui annonce la fermeture du théâtre. Au dehors-la-foule des invités s’impatiente. Il y a des gens en habit qui attendent toujours l’ouverture de la salle en fumant des cigarettes. M. Oscar Méténier paraît à la porte.
— Mesdames, messieurs, dit-il, la préfecture de police vient de fermer le Grand Guignol. C’est, sinon son devoir, tout.au moins son droit. Néanmoins, comme vous êtes venus sur mon invitation et que je ne compte ici que des amis ; je ne veux point vous laisser partir ainsi. J’ai gagné hier de l’argent au cercle —la forte somme — je viens de louer la salle pour une représentation particulière comme celle que je pourrais donner dans mon salon et je vous y invite tous !
« M. le commissaire de police ici présent va vous permettre l’accès de la salle et comme il se trouve que j’ai justement sous la main des amis personnels qui connaissent ma pièce, Mlle Fifi, nous allons, grâce à eux, passer une bonne soirée, une bonne soirée de famille ! Monsieur le commissaire, ajoute M. Météniér, voulez-vous laisser passer mes amis et invités ?
— Non, déclare M. Cornette, personne ne passera !
— Mais, objecte M. Méténier, toujours souriant, vous pouvez fermer le Grand-Guignol, mais vous ne pouvez m’empêcher de louer la salle pour une représentation privée !
— Personne n’entrera, répète M. Cornette.
Et personne n’entre en effet. Les invités se retirent.
Lettre de M. Gouyba
M. Oscar Méténier, suivi par ses amis, s’est cheminé vers une brasserie de la rue Fontaine. M. Couyba(*), qui était présent à la scène, a rédigé une lettre aussitôt mise à la poste et adressée au ministre de l’Intérieur. En voici le texte :
« Monsieur le ministre,
« J’ai l’honneur de vous informer que j’ai l’intention de vous interpeller sur les mesures que vous avez cru devoir prendre jusqu’à ce jour contre la liberté de l’Art.
« Je vous serais très obligé de vouloir bien me faire savoir si vous serez en mesure de me répondre le samedi 12 juin ou, au plus tard, le 10 juin.
La représentation de « Mademoiselle Fifi »
M. Oscar Méténier s’est rendu ce matin, à onze heures, chez M. Lépine, préfet de police, afin de protester contre l’empêchement que la policé a mis, hier soir, à la représentation de sa pièce au Grand Guignol.
L’auteur de Mademoiselle Fifi, ne comprend pas comment et pourquoi une représentation tout à fait particulière, donnée à ses frais dans un local loué par lui, a pu être empêchée.
Aussi proteste-t-il très vivement contre les agissements de la police qui ne peut même pas s’appuyer sur des questions de censure, puisque la représentation n’était pas publique. En effet, M. Méténier avait pris soin d’inviter verbalement, et devant les agents, les personnes déjà invitées par carte, à un spectacle qui n’était pas le spectacle ordinaire du Grand Guignol et qui était donné par lui, M. Méténier.
Le Siècle — 5 juin 1897
(*) Charles-Maurice Couyba, né le 1er janvier 1866 à Dampierre-sur-Salon (Haute-Saône) et mort le 18 novembre 1931 à Paris (14e) a été député de la Haute-Saône de 1897 à 1907 et sénateur de la Haute-Saône de 1907 à 1920.
Le Grand-Guignol fut autoriser à rouvrir quelques jours plus tard sous conditions.










