
Un crime horrible, qui a malheureusement des précédents, a été découvert avant-hier soir. On a trouvé dans la lunette d’un chalet de nécessité la tête fraîchement coupée d’un enfant nouveau-né dont le reste du corps a disparu.
Voici dans quelles circonstances la justice a été mise au courant de ce répugnant forfait.
Au coin du boulevard de la Contrescarpe et de la place de la Bastille, du côté gauche, existe un chalet de nécessité appartenant à la société dirigée par M. Lainé, 28, rue de Sévigné, et géré depuis 1887 par Mme veuve Alexandre.
Mercredi soir, vers six heures, Mme Alexandre se présentait, en proie à une vive émotion, devant M. Lainé et lui déclarait que la tête d’un enfant venait d’être découverte dans la cabine n° 7 de son chalet. Cette tête avait été enfoncée si profondément dans le tuyau de descente qu’on avait dû enlever la cuvette et démolir la conduite d’eau pour la retirer.
Le directeur de la Société des chalets conseilla à sa gérante de se rendre chez M. de Mauroy, commissaire de police du quartier des Quinze-Vingts, et de lui expliquer l’affaire dans ses moindres détails.

Mme Alexandre se transporta boulevard Diderot et raconta ce qui suit à M. de Mauroy :
« — II y a huit mois, j’avais pour cliente une dame, âgée de trente-cinq à quarante ans, qui venait souvent à mon chalet et avec laquelle je bavardais assez longuement chaque fois. Elle causait volontiers avec moi de ses affaires de famille, et j’appris, notamment, qu’elle était mariée avec un employé aux écritures de la Compagnie de Lyon. Ce dernier était atteint de phtisie et, son emploi le forçant à parler souvent, son mal s’aggravait de jour en jour. Elle me dit encore qu’elle avait un fils âgé de quinze ans, qu’elle affectionnait beaucoup et auquel elle faisait donner une instruction solide afin qu’il parvînt aux plus hauts emplois dans « les chemins de fer ».
» Soudain, cette femme, qui m’avait initié aux moindres secrets de sa vie, mais qui ne m’avait jamais dévoilé son nom et son adresse, disparut. Je l’avais complètement oubliée quand, hier soir (mercredi), vers cinq heures et demie, je la vis s’avancer vers moi. Elle était vêtue de noir, portait un collet très simple et était coiffée d’un chapeau en paille noire garni de rouge. Elle était défaite, très pâle. Je lui demandai de ses nouvelles.
» — Vous avez donc été malade ?
» — J’ai pris la maladie de mon mari, me répondit-elle. Je suis bien malheureuse.
» Mon pauvre fils n’y échappera pas. »
» Je lui montrai la cabine n°7 et je remarquai, lorsqu’elle y pénétra, qu’elle dissimulait un paquet sous son bras.
» Elle sortit et me dit au revoir. Je nettoyai aussitôt la cabine et je constatai que la soupape ne fermait pas. Je n’y attachai aucune importance, d’autant plus qu’il existe une certaine catégorie de clients qui ont l’habitude de se débarrasser dans nos cabines des objets qui les gênent, tels que bouteilles, pain rassis, vieilles cravates, voire des chapeaux hors d’usage.
» Il ne me restait qu’à prévenir l’inspecteur de la société pour faire venir le plombier le lendemain, et je ne songeais plus à l’incident, quand je vis reparaître ma cliente.
» — Vous n’avez rien trouvé dans la cabine ? me demanda-t-elle.
» — Non, répondis-je.
» — Venez avec moi !
» Je la suivais, étonnée, et elle m’avoua alors :
» — J’ai trompé mon mari. J’ai eu un enfant avec mon amant et j’ai tué le petit être quand il est né ; j’ai jeté sa tête dans la cuvette de la cabine ; tout à l’heure. N’en dites rien je vous donnerai quarante francs à la fin de la semaine.
» Nous étions alors dans la cabine je regardai dans la lunette et j’aperçus, effectivement, la tête d’un enfant. À cette vue, je fus prise d’une syncope et je m’évanouis.
» Quand je revins à moi, la femme avait disparu.
» Je fis dégager la tête et j’attendis le retour de ma fille pour aller prévenir mon directeur. »
M. de Mauroy enregistra la déclaration de Mme veuve Alexandre et avisa aussitôt le parquet.
M. Cochefert, chef de la sûreté, mit deux de ses agents à la disposition du commissaire de police du quartier des Quinze-Vingts.
Ce magistrat a fait opérer, hier, le curage de la fosse du chalet, mais le corps de l’enfant coupé en morceaux n’a pu être retrouvé. Des recherches seront faites dans les égouts du voisinage.
M. de Mauroy a fait une enquête parmi le personnel de la Compagnie de Lyon, mais il n’a pu encore découvrir l’employé aux écritures dont la femme mystérieuse a prétendu être l’épouse.
L’enquête sur cet étrange évènement va se poursuivre aujourd’hui, et l’on espère qu’elle donnera des résultats assez inattendus pour le public.
Le Matin — 28 mai 1897










