De la coupe aux lèvres — Premières expériences — Réussite complète — Quelques détails techniques — La fin du cheval.
Aurons-nous bientôt les fiacres automobiles ? On ne saurait dire quel jour nous les possèderons, mais il est certain que les expériences qui ont eu lieu, hier et avant-hier, dans les rues de Paris ont fait singulièrement avancer la question.
Leur supériorité sur le vulgaire « sapin » conduit, jusqu’à présent, par, « la plus noble conquête de l’homme », est désormais chose entendue, et seulement il reste à passer de l’admiration platonique à la réalisation pratique. Cela n’ira pas sans des hésitations et des retards ; aussi n’attendez pas les fiacres électriques avant plusieurs mois.
Cependant des essais ont eu lieu, ces jours passés, qui donnèrent les résultats les plus satisfaisants. C’est la Compagnie des petites voitures qui avait pris l’initiative de ces expériences, et voici les détails qu’on nous a fournis, hier, sur cette tentative, qui intéresse si vivement la population parisienne.
« Les premières expériences, nous dit-on, ont eu lieu dans l’usine de la compagnie, rue d’Aubervilliers, en présence de M. Bixio et de nos ingénieurs. Ces expériences portaient sur la recherche d’un fiacre automobile, et divers systèmes étaient présentés à notre examen. Le pétrole et l’électricité sont les deux moteurs que choisissent les inventeurs de ces nouvelles machines, et nous en avions de tous les modes.
Système anglais.
» L’attention était évidemment portée sur un système qui se présentait à nous sous une excellente forme celle du cab anglais, à moteur électrique, et que des expériences assez longues déjà à Londres ont permis n’apprécier, C’est ce fiacre automobile, en effet, que la compagnie anglaise L. E. C. C. (lisez London Electric Cab Company) emploie là-bas pour le transport des voyageurs à travers les rues de la capitale, et trois personnes peuvent aisément trouver place dans ce véhicule un peu volumineux, mais d’excellent aspect.

» Donc, il fut décidé que ce système anglais serait expérimenté dans Paris. Il devait pouvoir fournir, d’après nos ingénieurs, un trajet de soixante-dix kilomètres environ avec la charge de ses accumulateurs et sans être rechargé. Ce cab était accompagné de deux voitures dans lesquelles les représentants de la compagnie suivaient cette expérience, et c’est ainsi que les trois véhicules ont parcouru Paris hier.
» Le cab électrique a fait le tour de Paris et a monté quelques-unes des rues d’ascension particulièrement pénible par exemple, il a été expérimenté dans la rue Lepic jusqu’aux hauteurs de Montmartre, et au Trocadéro, sur la rampe de la rue de Magdebourg. Au bois de Boulogne encore, parmi les promeneurs et les équipages, le nouveau fiacre a fait l’étonnement des sportsmen. Tout s’est fort bien passé. Le soir, au retour dans l’usine, le cab avait accompli un trajet d’environ quatre-vingts kilomètres, et ses accumulateurs n’étaient point encore épuisés.
» Donc, on peut se dire satisfait du nouveau système de fiacres électriques, et, d’ailleurs, il est certain qu’à Londres, ces véhicules sont très recherchés. Il faut retenir son fiacre plusieurs jours à l’avance si on veut être sûr d’en trouver un à sa disposition pour une course de quelque durée. Sans doute, il y a quelques inconvénients, comme le poids assez élevé de ce véhicule 1,500 kilogrammes, dans lesquels entrent pour 700 les accumulateurs. Quant à sa force motrice, elle est de trois chevaux et demi.
Lentement, mais sûrement.
» Mais les constructeurs espèrent que, grâce à quelques recherches encore le poids sera bientôt réduit ; on pense, notamment, que les accumulateurs pourraient ne pas dépasser 500 kilogrammes, et le fiacre perfectionné aurait à peine 1,200 kilogrammes. Il nous semble appelé, dans ces conditions, à remplacer les fiacres à traction animale, comme les chemins de fer ont remplacé les diligences. Remarquez cependant que toutes les diligences n’ont pu disparaître d’un coup, qu’il en existera longtemps encore, et songez à tous les préparatifs, à tous les préliminaires, difficiles et coûteux, nécessites par cette transformation.
Il faut donc que la Compagnie des petites voitures examine dans tous ses détails cette importante innovation, et il ne suffit point qu’elle désire l’opérer, ni même qu’on lui offre un système intéressant et pratique : il faut aussi et surtout que les frais de cette grosse tentative puissent être rattrapes assez rapidement et que les capitaux engagés le soient de façon sûre.
D’abord, la compagnie achèterait quelques voitures de ce système et les essaierait dans Paris. Puis il faudrait, si l’expérience faite avec le public réussissait, construire des stations où l’électricité serait produite et où les fiacres viendraient recharger leurs accumulateurs. Il y a donc n’importantes dépenses à prévoir si l’on veut assurer dans notre capitale ces services par véhicules électriques, et pareille transformation ne se fait pas en un jour.
Ce qui est seulement à retenir de ces derniers essais d’automobilisme, c’est que, d’ici très peu d’années, tramways pour les transports en commun et fiacres pour les courses particulières seront nécessairement mus par l’électricité, et, au commencement du siècle prochain, un cheval sera aussi rarement attelé à un véhicule parisien qu’un zèbre ou qu’un cerf.
Le Matin — 17 octobre 1897










