On a fait bien des articles et même de très gros livres sur les noms des rues parisiennes, sur leurs origines, sur leurs étymologies, et il est bien certain qu’on peut, sans le moindre déshonneur, recourir au dictionnaire pour savoir ce qui a valu à certaines de nos voies publiques de singulières appellations comme la rue aux Ours, la rue Vide-Gousset, la rue des Vieilles-Haudriettes, la rue de la Vieille-Estrapade.
Mais pour la rue du Sentier, par exemple, il n’y a pas besoin de se creuser la cervelle. II n’y a qu’à la voir pour approuver de reste celui qui la baptisa. Tous les lexiques, en effet, donnent au mot sentier cette définition courante :
Sentier, s. m., de sente. Chemin étroit et ne servant qu'aux piétons.
Et c’est bien ainsi, si l’on y est allé seulement une fois, que vous apparait la rue affairée et populeuse dont le nom seul, en dehors de toute définition technique, est comme l’incarnation du négoce parisien, de la vie commerciale et industrielle de la grande ville.
La rue et le quartier tout entier sont en ce moment d’actualité par suite de la petite révolution qui s’y est effectuée. Révolution pacifique entre toutes, mais qui n’en fait pas moins couler, depuis quelques jours, des flots d’encre et de paroles.
On sait de quoi il s’agit plusieurs maisons de gros ont décidé, pendant la morte-saison, de fermer les portes de leurs magasins le samedi à midi, afin que leurs employés puissent, tout comme de bons bourgeois, s’en aller à la campagne jusqu’au lundi matin. Cette innovation, à première vue, semble des plus heureuses, et de nature à être approuvée par tout le monde. Mais les moindres réformes ont le don de soulever des discussions sans fin, et celle-ci n’a pas échappé à la règle.
Deux camps se sont formés parmi les patrons, et selon qu’on entend l’un ou l’autre, la mesure a ses avantages et ses inconvénients. Les négociants en tissus, qui ont pris l’initiative de la réforme, font observer que leurs employés, au printemps et à l’automne, c’est-à-dire durant les deux grandes périodes d’activité, donnent une somme de travail considérable, restant quand il le faut, au magasin jusqu’à onze heures du soir ou minuit. Il est donc juste de leur en tenir compte, et de leur accorder dans la morte-saison un après-midi de vacances en sus du repos du dimanche. « Ils pourront ainsi, a fait observer M. Levallois, président de la Chambre syndicale, se délasser à la campagne, s’offrir une petite villégiature chaque semaine, et, revenus au magasin, travailler avec plus d’ardeur encore. »
Les négociants en soieries, en revanche, ceux qui font le demi-gros et aussi, comme on dit en langage commercial, le rassortiment, sont loin d’être partisans de cet après-midi de congé, qui serait, disent-ils, très préjudiciable à leurs intérêts, car le samedi, par suite des échéances et du courrier de fin de semaine, est pour eux un jour des plus chargés. Leurs ouvriers eux-mêmes se trouveraient frustrés par la mesure, puisque la plupart sont payés « aux pièces ou à la journée ».
On voit donc que, là aussi, il est très difficile de contenter tout le monde et son père, et que les innovations qui paraissent les plus simples sont, quelquefois, très compliquées. Il est d’ailleurs probable qu’on s’arrangera, car, dans la circonstance, les choses se passent entre gens sérieux et raisonnables ceux qui le peuvent donneront congé à leurs ouvriers, et ceux qui ne le peuvent pas s’en abstiendront.
À l’impossible nul n’est tenu, dit le proverbe, car il y a toujours un proverbe pour consoler les mécontents.
Quoi qu’il en soit, la plupart des grandes maisons en tissus avaient commencé hier l’application de la nouvelle mesure. Un très grand nombre de magasins avaient fermé leurs portes dès midi, et l’aspect du quartier en paraissait complètement changé. Sans doute, il avait gardé, sur certains points, sa physionomie habituelle, et dans la rue même du Sentier c’était toujours, devant beaucoup de grandes maisons, ce mouvement, cet « affairement » si l’on peut parler ainsi, qui indiquent le coup de feu de la fin de la journée, l’heure du courrier, des expéditions, où les lourds camions s’ébranlent et où des vastes portes cochères sortent, sur des rails minuscules, des wagonnets de marchandises.
On a le sentiment, quand on entre là, dans cette cité laborieuse, formée par les rues du Sentier, des Jeûneurs, de Cléry, Saint-Fiacre, Saint-Joseph, d’être tout à coup transporté, sinon loin de Paris, au moins très loin du boulevard. C’est cependant là, beaucoup plus que tous les quartiers mondains, le véritable cœur de Paris, celui dont les battements plus ou moins rapides ou plus ou moins lents indiquent l’état de santé de la capitale, santé économique, bien entendu, qui a sa répercussion dans tout le pays, et même dans le monde.
L’allure particulière de ce coin de Paris ne ressemble à aucune autre il semble que dans la rue même on soit dans un magasin. On y respire l’odeur des marchandises cela sent la toile, la belle toile blanche dont on fait les jolis draps bien frais, et l’on se croirait dans une de ces vastes lingeries de communauté aux étagères bien rangées, étiquetées, avec, entre chaque pile, un petit brin de lavande.
L’illusion était plus complète encore hier à midi où, devant la plupart de ces magasins, les employés, hommes et femmes, avaient des allures de pensionnaires en vacances, heureux d’aller — deux par deux peut-être — vers les prés fleuris qu’arrose la Seine. C’était, dans le quartier, une animation pleine de gaieté, un concert d’éloges à l’adresse des patrons, une approbation sans réserve de la mesure prise.
À ce point de vue, le plébiscite est décisif tous les employés sont enchantés de la réforme. J’entends, naturellement, ceux qui en bénéficient !
Les autres, mélancoliquement rivés à la tâche, voyant, le cœur un peu gros, partir les camarades, faisaient observer que toutes ces devantures hermétiquement closes donnaient à leur vieux quartier l’aspect vague et triste des quartiers londoniens, un faux air anglais très sévère et très guindé. Et il y avait bien un peu de cela, sur les cinq heures, au moment précisément où le « Sentier » est le plus grouillant et le plus agité d’ordinaire.
Mais bah c’est une habitude à prendre, et, après tout, nous avons emprunté tant de choses aux Anglais qu’une de plus ou de moins ne tire pas à conséquence. Celle-ci, en somme, a le mérite de faire plaisir à bien des gens, d’apporter quelque soulagement et quelque distraction à de braves et bons ouvriers qui, modestement et anonymement, contribuent de leur mieux à la réputation commerciale de notre pays.
Vous verrez que la mesure s’acclimatera et s’étendra. Le tout était de commencer. On se fait très facilement aux bonnes choses, et dans deux ans d’ici, tout le monde restera persuadé qu’au Sentier le dimanche a toujours commencé le samedi.
Pierre Durand
Le Figaro — 8 août 1897










