Un affreux drame conjugal ayant eu, paraît-il, la jalousie pour mobile, s’est passé, hier, rue de Miromesnil, 42.
Au mois d’avril dernier, étaient venus habiter à cette adresse un nommé Hyacinthe Roux, âgé de trente ans, ouvrier lithographe ; sa femme Louise, âgée de vingt et un ans ; leur fillette Yvonne, âgée de deux ans, et la belle-mère de Roux, Mme veuve Clerget. Ils occupaient, au cinquième étage, un logement composé d’une grande chambre et d’un vaste cabinet dans lequel couchait Mme Clerget.
Deux mois plus tard, Roux, qui déjà ne travaillait plus qu’à de rares intervalles, émit la prétention de se faire nourrir par sa femme et par sa belle-mère. La première, d’une idéale beauté, posait pour la tête dans les ateliers de peintres en renom, la seconde faisait quelques ménages dans le quartier. De violentes discussions surgirent à ce propos, et Roux quitta, au mois de juin, le domicile conjugal, pour aller habiter en garni, d’abord, dans un hôtel de la rue, ensuite, dans divers autres quartiers. Pendant le premier mois, Mme Clerget, qui avait une peur terrible de son gendre, lui porta à manger. Mais lorsqu’il alla se loger ailleurs, elle ne crut plus devoir s’astreindre à cette obligation.
On n’avait donc plus entendu parler de Roux, lorsque hier soir, vers quatre heures et demie, il se présenta à son ancien domicile.
— Votre femme est sortie avec ses enfants, — il y a six semaines, Mme Roux avait mis an monde une petite fille — mais elle ne tardera pas à rentrer.
— C’est bien, je vais l’attendre, reprit-il. Et il alla faire les cent pas devant la porte de la rue.
À six heures, Mme Roux arriva avec ses bébés. Roux embrassa les enfants et causa avec sa femme. L’entretien fut de courte durée. Ils se séparèrent en se disant « À bientôt ».
« Capable de tout, hormis le bien »
Mme Roux monta chez elle. Presque aussitôt, son mari gravit l’escalier derrière elle. Un quart d’heure après, il redescendait, et passait devant la loge, gesticulant comme un fou. Inquiète de l’attitude de cet homme qu’elle considérait comme « capable de tout, hormis le bien », suivant son expression, la concierge se disposait à monter chez Mme Roux, quand une voiture s’arrêta devant la porte. Elle amenait M. Garnot, commissaire de police, un médecin et deux inspecteurs.
Quand ces messieurs pénétrèrent dans le logement, ils trouvèrent la malheureuse jeune femme étendue sur le côté gauche, tout habillée, devant la cheminée et baignant dans une mare de sang. Elle portait à la gorge une blessure qui allait d’une oreille à l’autre. La tète ne tenait plus au tronc que par quelques lambeaux de chair. La mort avait dû être instantanée.
Accroupie dans un coin de la pièce, la petite Yvonne pleurait.
— Papa, a-t-elle raconté au magistrat, a fait bobo à maman et il m’a dit « Ne dis rien, je vais t’acheter un gâteau. »
Son crime accompli, Roux s’était rendu chez M. Garnot.
— Je viens de tuer ma femme, s’est-il écrié quand il s’est trouvé en présence du magistrat. Je me suis vengé. Elle me trompait Le misérable mentait, car sa femme jouissait de l’estime et de la considération de tous ceux qui la connaissaient.
Ce crime abominable a causé dans le quartier une profonde émotion et, durant, toute la soirée, une foule énorme a stationné devant la maison où il venait de s’accomplir.
Le Figaro – 28 novembre 1897










