Assassinat d’une fille galante
Un crime-mystérieux a été découvert, hier, 3, rue 9 Pierre-le-Grand, à deux pas de l’église russe de la rue Daru, dans la maison même du consulat de Siam. La victime est une femme galante nommée Joséphine-Marie Bigot, âgée de trente-sept ans, née à Hennebont (Morbihan).
Le meurtrier a pris la fuite, et on ne possède aucune indication de nature à permettre de retrouver sa trace. Le vol est le mobile de ce crime qui rappelle par plus d’un point les assassinats commis il y a quelques années rue Bergère, rue Saint-Lazare et rue Taitbout, assassinats demeurés impunis.
Joséphine Bigot, malgré ses trente-sept ans, paraissait très jeune encore : brune, les cheveux teints au henné, d’assez forte corpulence, très élégante et très coquette, elle était connue dans le monde galant sous les noms de la vicomtesse de Balagny, de Marie Duc, de Marie Senart, qu’elle avait pris tour à tour. Elle se disait commissionnaire en champagne, mais personne ne se méprenait sur son véritable métier. Elle avait obtenu autrefois un brevet supérieur d’enseignement primaire.
Elle a habité successivement 37, rue de Moscou ; 2, rue Crétet ; 19, rue Victor-Masse, et c’est seulement depuis dix-huit mois qu’elle était venue habiter 3, rue Pierre-le-Grand, au rez-de-chaussée, un petit appartement moyennant un loyer annuel de sept cents francs.
Joséphine Bigot se trouvait en effet depuis lors dans une situation moins prospère. Elle avait dû congédier sa domestique et faisait faire son ménage par la nièce de sa concierge, une jeune fille de vingt-quatre ans, Mlle Heurtaux.
Joséphine Bigot possédait cependant encore quelques économies, notamment des titres de rentes s’élevant à environ quinze cents francs et une petite maison à la campagne, non loin de Paris, où elle allait souvent se reposer durant trois ou quatre jours des fatigues de son existence.
— J’ai plein le dos de la vie, avait-elle souvent l’habitude de dire, et je ne serai heureuse que lorsque je serai toute l’année à la campagne.
L’appartement qu’elle occupait rue Pierre-le-Grand se trouve au pied du grand escalier de la maison. Pour y accéder, il faut avoir traversé un vestibule et laissé à gauche la loge de la concierge. Il est composé d’une cuisine, d’une salle à manger meublé de chaises en cuir de Cordoue, d’un buffet et d’une table en chêne sculpté, d’une chambre à coucher assez vaste où le lit est placé au milieu de la pièce, entre une armoire à glace et une table. Au fond de la chambre à coucher une dernière pièce, servant de cabinet de toilette et encombrée de malles et de robes. Joséphine Bigot ne mangeait jamais chez elle et prenait ses repas dans les restaurants des boulevards. La plupart du temps, elle rentrait accompagnée. Souvent, elle ne rentrait pas du tout, et pendant deux ou trois jours, on ne la voyait pas.
Elle avait l’habitude de laisser croire qu’elle « arrivait de la campagne »
Dernièrement, elle avait été mandée à la préfecture de police, à propos de certaines cartes de visite qu’elle avait fait distribuer à domicile et où elle se donnait le titre de « professeur de langues vivantes ». Elle avait même fait insérer une annonce analogue dans un journal du matin.
Découverte du crime
Le 19 de ce mois, Joséphine Bigot rentrait chez elle après trois jours d’absence.
— Votre nièce peut-elle venir faire tout de suite mon ménage, dit-elle, à la concierge ?
Et comme Mlle Heurtaux s’était rendue à la demande :
— J’aurai encore besoin de vous à une heure, lui dit-elle, pour faire un ourlet à ma robe de chambre qui est trop longue. J’attends quelqu’un après déjeuner.
Les visiteurs de Joséphine Bigot n’avaient pas l’habitude de la demander à la concierge. C’étaient toujours des hommes, jamais des femmes, et quand la concierge leur demandait par hasard où ils allaient
— Nous le savons, disaient-ils, nous avons une carte… au rez-de-chaussée à droite.
Quand Mlle Heurtaux revint à une heure, comme le lui avait demandé Joséphine, elle sonna et fut tout étonnée de ne pas recevoir de réponse. Néanmoins, elle n’insista pas.
À trois heures, le même jour, le facteur apporta une lettre pour Mlle Bigot. Mlle Heurtaux ayant sonné de nouveau et n’ayant, pas davantage reçu de réponse, passa la lettre sous la porte comme elle en avait l’habitude.
— Mlle Bigot, dit-elle à sa tante, est sortie de nouveau sans nous prévenir.
Elle sera repartie pour la campagne.
Et on ne s’inquiéta pas de la locataire. Mais hier matin, un ami de la jeune femme, qui était déjà venu deux fois avant-hier, insista, et Mlle Heurtaux finit par s’inquiéter. Elle courut prévenir le commissaire de police. Ce magistrat après avoir essayé, mais en vain, de pénétrer par la porte, qui se trouvait fermée à double tour, exerça de l’extérieur une pesée sur les volets de la fenêtre, qui cédèrent à la pression, cassa un carreau, et faisant jouer l’espagnolette, ouvrit la croisée et pénétra dans l’appartement.
Un spectacle horrible s’offrit alors aux regards des assistants.
Au pied de son lit, étendu sur le ventre, gisait le cadavre de Joséphine Bigot. La malheureuse qui n’était vêtue que d’une chemise en foulard violet orné de fleurs mauves, avait été tuée d’un seul coup. Elle n’avait pas eu le temps de pousser un cri.
L’assassin, avec une habileté consommée, lui avait porté dans la boite crânienne, à la hauteur du cervelet un coup de poinçon qui, en pénétrant dans la masse cérébrale, avait déterminé un épanchement et la mort immédiate. Le misérable avait frappé sa victime alors qu’elle lui tournait le dos. Il n’y avait pas eu lutte. C’est à peine si quelques gouttes de sang avaient été répandues sur le tapis de la chambre et sur un oreiller placé au milieu du lit.
Son crime commis, l’assassin avait ouvert et fouillé l’armoire à glace, mais il avait eu la prudence de ne prendre que l’argent qui s’y trouvait. Il avait trouvé trop compromettant de s’emparer des titres de rente de Joséphine Bigot.
Il n’avait pas davantage voulu prendre une montre en or et une montre en argent qui se trouvaient en évidence sur une table placée près de la fenêtre dont les rideaux étaient, ouverts. Les montres avaient des numéros et pouvaient le faire reconnaître. Sur un canapé, Joséphine avait laissé son jupon de soie et elle s’était déshabillée dans son cabinet de toilette. Le meurtrier avait ouvert la porte de ce cabinet, fouillé dans une armoire qui s’y trouvait, et volé dans la poche de sa victime son porte-monnaie. Il avait dédaigné de prendre une petite chaîne en or et une bague sans valeur.Puis il avait fui sans avoir été vu.
L’enquête
II résulte de l’enquête, menée activement par M. Cochefert, chef de la Sûreté et M. Louiche, juge d’instruction, que le crime a été commis entre midi et demi et une heure, le 19 novembre. À une heure, en effet, nous l’avons dit, Mlle Heurtaux a frappé à la porte de Mlle Bigot et n’a pu se faire ouvrir.
Joséphine Bigot jouait aux courses : on a retrouvé, en effet, dans son armoire à glace des tickets du pari mutuel. Est-ce du côté du monde spécial qui fréquente nos hippodromes qu’on doit chercher l’assassin ? M. Cochefert a trouvé au pied du lit de la victime une enveloppe encore fermée, portant l’adresse de Joséphine Bigot, écrite au crayon. Détail curieux, cette enveloppe qui n’avait pas été ouverte ne contenait que du papier blanc.
On suppose que c’est l’assassin qui, en entrant, l’avait présentée à sa future victime, pour se donner le prétexte d’entrer chez elle. Mais alors, ce ne serait pas la personne qu’attendait Joséphine et dont elle avait annoncé la venue à Mlle Heurtaux ?
Autant d’hypothèses que cherche à résoudre l’habile chef de la Sûreté, qui a passé la soirée hier à dépouiller la correspondance volumineuse de Joséphine Bigot. M. Cochefert espère beaucoup dans ces lettres pour retrouver l’assassin qui serait, croit-on, un habitué de la maison.
Le cadavre de la victime a été transporté hier à la Morgue. Il n’est pas dans un état avancé de décomposition, à cause du froid rigoureux de ces jours-ci.
Le Gaulois — 29 novembre 1897










