Qu’était-ce donc exactement que ce Bazar de la Charité où s’est produite l’effroyable catastrophe qui vient de mettre tout Paris en deuil, qui suscita de si admirables dévouements et qui donna lieu à de si nombreux et touchants témoignages de sympathie ?
C’était une sorte de syndicat des œuvres de charité qui tenait, au printemps de chaque année, ses assises pour procurer le plus clair de leurs ressources à un grand nombre d’institutions charitables.
Fondé en 1885, par Henry Blount, il s’installait ordinairement rue de La Boétie, mais une maison de rapport ayant été construite depuis peu sur le terrain qu’il avait coutume d’occuper, le Bazar avait, pour la première fois, émigré cette année rue Jean-Goujon, dans un terrain appartenant à M. Michel Heine, et gracieusement prêté par celui-ci au profit de l’œuvre.
Pour augmenter l’attrait mondain du Bazar, on y avait ajouté, rue Jean-Goujon, un décor très pittoresque formant la reconstitution d’une rue du vieux Paris. On y voyait sous le grand hall, magnifiquement décoré, toute une série de petites boutiques moyen-âgeuses simulant de vieilles « hostelleries » avec leurs enseignes pittoresques :
Au Chat botté, Au Soleil d’Or, À la Truie qui file, Au Pélican blanc, Au Grand Cerf, Au Lion d’Or, À la Tête noire, À la Belle Ferronnière, Au Cadran bleu, À l’Etoile de Mer, À l’Éperon d’Or.
Un édit, ainsi conçu, était affiché à l’entrée :
« Nobles dames et gentes damoiselles sont requises de n’appendre devant des boutiques aucun objet, de ne rien gaster par clou, crochet ne fiche à peine d’être condemnées à payer le domaige. »

Et voici comment fonctionnait le Bazar :
On recueillait un grand nombre d’objets divers qui étaient mis en vente aux différents comptoirs et aux conditions ordinaires des ventes de charité. Une tombola était également organisée dont les lots étaient fournis par les principales maisons du commerce parisien.
Chacune des œuvres admises possédait un « comptoir » tenu par les dames patronnesses pendant un jour ou deux. Depuis sa fondation, le Bazar avait recueilli plus de sept millions.
Parmi les œuvres syndicataires, il y avait surtout des écoles, des orphelinats, des patronages, des asiles, des hôpitaux, des hospices, des crèches tenues par les congrégations religieuses, des missions catholiques à l’étranger, des œuvres paroissiales, etc.
Pour donner les noms des personnes qui fréquentaient le Bazar de la Charité, il faudrait reproduire tout entier l’Annuaire de la noblesse et le Tout-Paris.
Pour donner les noms des personnes qui fréquentaient le Bazar de la Charité, il faudrait reproduire tout entier l’Annuaire de la noblesse et le Tout-Paris. C’était un des lieux de rendez-vous les plus élégants et les plus aristocratiques.
Des aventures mondaines s’y déroulaient parfois, dont de très hautes et gentes dames faisaient d’ailleurs habilement profiter les pauvres. On a conté celle de la comtesse Z… qui, si spirituellement, trouva moyen, l’autre année, de faire une fructueuse recette à son comptoir :
La comtesse possédait une admirable chevelure qui faisait l’admiration du marquis de B…, un de ses plus fervents adorateurs. Le Bazar de la Charité vient à s’ouvrir. Naturellement, le marquis arrive un des premiers au comptoir où vendait cette jolie femme. Une idée lui traverse l’esprit :
— J’achèterais volontiers tous les objets de votre comptoir, lui dit-il. Mais que ne donnerais-je pas pour une seule mèche de vos magnifiques cheveux ?
— Combien ? répondit la comtesse, moitié rieuse, moitié ironique.
— Vingt mille francs.
— Mettez cinquante mille et celle-ci est à vous…
Le marquis signe le chèque. La comtesse prend des ciseaux et fait tomber une grosse mèche, déparant ainsi pour de longs mois son gracieux visage.
On pense si la comtesse fut félicitée par les membres du comité de son ingénieux subterfuge !…
Terminons par une anecdote plus grave qui nous a été contée hier même dans l’atelier d’un peintre célèbre.
Quelques jours avant l’ouverture du Bazar de la Charité, Mme la duchesse d’Alençon avait fait demander un dessin à Benjamin Constant, — dont on admire en ce moment le portrait du duc d’Aumale exposé au Salon des Champs-Élysées, — afin de le vendre au profit de l’œuvre qu’elle patronnait.
Benjamin Constant s’était aussitôt mis à l’œuvre et avait dessiné une « Jeanne d’Arc sur son bûcher » que les flammes commençaient à dévorer.
Dans la journée de mardi, le grand peintre fit porter le dessin achevé chez la duchesse d’Alençon. Mais celle-ci était déjà partie pour le Bazar de la Charité où elle devait trouver une mort si affreuse, et l’envoi demeura chez le concierge de l’hôtel.
On devine le saisissement douloureux qui s’empara du duc lorsqu’il apprit, ces jours derniers, le sujet traité par l’artiste, et sa coïncidence étrange avec l’horrible mort qu’avait aussi trouvée sa femme sur un autre bûcher !
Les journaux quotidiens ont fourni sur les manifestations officielles du deuil public, sur les obsèques des victimes, sur les récompenses accordées aux sauveteurs de nombreux détails sur lesquels il ne nous paraît pas nécessaire de revenir. Mais nous attirerons l’attention de nos lecteurs sur les gravures publiées cette semaine à la première page de notre Supplément(*). Elles serviront d’éloquent commentaire au récit que nous avons donné de l’inoubliable catastrophe de la rue Jean-Goujon.
Les Annales politiques et littéraires — 16 mai 1897
(*) non disponible (note de l’éditeur)










