
Nous avons dit ici même Montmartre neuf, — la disparition du cirque Fernando est un post-scriptum à cet article : incessamment les aspects de la ville se modifient, le décor change, les acteurs s’évanouissent, un Paris inédit se crée, prend forme et les souvenirs deviennent d’actualité.
Après la place Pigalle, où le matin les modèles attendant autour du bassin, « Pères Eternels » à la barbe blanche, vieilles Italiennes à figures hâves de malaria, fillettes chevelues aux oripeaux de velours, gosses frisés aux grands yeux pas timides, le boulevard extérieur se borde de marchands de bric-à-brac, meubles historiques et disjoints, cuivres chatnoiresques, pochades anatomiques de l’Ecole des beaux-arts, livres à dédicace, aquarelles parisiennes de Henry Somm.
Au coin de la rue des Martyrs, les volets mis font des taies sur les vitres d’un café, une coupole s’arrondit dans le ciel, un portique est muré, et, là où nous vîmes jadis des affiches raccrocheuses, des rampes de gaz papillotantes, le brouhaha de la foule des spectateurs, une large bande de calicot s’aperçoit avec cette inscription : À louer ou à vendre, matériaux de démolition.
L’entrée des artistes est bouclée, la sonnette tinte dans la solitude, n’éveille aucun écho, c’est sinistre d’abandon ; chez le troquet en face, un figurant, que le propriétaire a gardé à son service, nous conte qu’il a aidé M. Fernando à déménager à la cloche de bois.
Sic transit.
Ce cirque — dont la gloire aura été de pouvoir et de savoir exister malgré ces concurrences sérieuses : les deux établissements de Franconi et celui de la rue Saint-Honoré — datait d’une vingtaine d’années.
La Butte n’était pas encore devenue sacrée, on n’y perpétrait ni poésies, ni chansons ; on n’y rencontrait ni enfer, ni paradis ; les tréteaux et les guignols n’étaient pas montés, Sarcey ignorait ce quartier, bien que l’habitant ; c’était le temps de l’Assommoir, de la Boule Noire où l’on n’allait pas en habit, de la Reine Blanche, et sur le boulevard Rochechouart mal famé, en face l’Élysée, Gervaise criait famine et cherchait en boitaillant.
Installée pour la fête annuelle, la baraque des frères Fernando demeura ; il y avait là un terrain vague inutilisé où, parmi les plâtras, ils avaient monté leur tente, des bâches salies sur des piquets de bois, une piste de sable entre des gradins. Les gens du quartier, le samedi, après la journée de labeur, prirent coutume d’aller voir les gymnastes et les écuyères, les bêtes et les clowns.
Et Medrano naquit à la célébrité.
Alors, pour l’Exposition de 1878, ce sommaire aménagement de début ne suffisant plus, on construisit la bâtisse que l’on peut voir encore en ce moment, façon de palais pour l’endroit, avec décorations architecturales, colonnes de fonte, coupole vitrée, mascarons et girandoles, café du théâtre et sonnette de l’entr’acte.
Et Medrano y fit courir, monter plutôt, tout Paris.
Les artistes de la Butte découvrirent ce clown, on publia son portrait, on lui dédia des pantomimes, les journaux parlèrent de son extraordinaire fantaisie, et du boulevard on déambula là-haut, ce furent les premiers exodes.
« C’est un Espagnol, a écrit Jules Claretie, trapu, solide, spirituel. Boswel, de son accent anglais, réclamait jadis, de l’orchestre, un accompagnement après chacun de ses tours :
» — Miousic ! Miousic !
» L’appel est devenu une tradition.
» Medrano, lui, réclame :
» Boum ! boum !
» Et son célèbre boum ! boum! est, vers Montmartre, aussi célèbre que l’était, dans le high-life d’autrefois, le cri de Boswell qui fut fort à la mode.
Ce Medrano est, à la ville, un homme fort distingué que, j’ai rencontré, un jour, descendant la rue des Martyrs avec un volume de l’Encyclopédie sous le bras. J’ai signalé le trait à M. Edmond de Goncourt, qui l’a noté pour les Frères Zemganno. Un de ces frères lit aussi, s’il m’en souvient bien, les livres savants. »
On allait voir ses amusantes bêtes dressées poneys, ânes, cochons, mais, lorsqu’il eut descendu la rue des Martyrs pour pousser jusqu’au Nouveau-Cirque dont il est actuellement régisseur, l’entreprise des frères Fernando commença de péricliter. C’était le moment où Salis avait parisianisé la Butte, où le Chat-Noir préparait son innombrable portée, où miaulaient déjà de-ci, de-là, des cafés-concerts, la foule s’amourachait de la chanson : on lâcha les cabrioles pour les couplets, les pirouettes pour les refrains. Il n’y avait plus que les tout petits, les bébés, qui applaudissaient au cirque Fernando le contrôle et la caisse clamaient des lamentations.
La politique elle-même, qui y donnait des matinées, ne combla pas le déficit, et cependant le tumulte n’y fit pas défaut ! Le leader homme de lettres, Clemenceau, en souvenance de certaines réunions orageuses du temps qu’il était député de Montmartre.
Est-ce là que maître Raffaëlli l’a portraituré domptant par son éloquence les « ilotes ivres » ?
Pendant la période boulangiste s’y tinrent des meetings de protestation, on conspua Constans, et « la justice du peuple » traduisit et condamna M. Quesnay de Beaurepaire ; Georges Thiébaud, abandonnant le parti, voulut expliquer sa conduite, et ce jour-là, la joyeuse rue des Martyrs, un titre de Maurice Montégut, fut ensanglantée de bagarres.
Tout cela, envolement des écuyères de panneau, excentricités des clowns, docilité cocasse des cochons et des ânes, et puis, rumeurs d’élections, périodes ronflantes de candidats, injures, sottises, coups de poing et de canne, mêlées, rumeurs, tout cela n’est plus que souvenirs défunts.
Vieux habits, vieux chiffon vieux galons, au tas ! Maintenant, on va jeter bas le cirque Fernando et mettre à la place une banale et superbe maison de rapport.
Ce mot est une ironie !
Maurice Guillemot.
Le Figaro — 2 novembre 1897










