Il y a trois ou quatre ans, dans une éloquente envolée d’inspiration prophétique, M. Berthelot escomptait, devant un auditoire de commerçants et d’industriels, l’époque plus ou moins prochaine où, grâce aux progrès de la chimie, il deviendrait possible de composer artificiellement de toutes pièces la plupart des substances alimentaires indispensables à l’entretien de la vie organique tant et si bien qu’un repas complet pourrait tenir dans l’épaisseur d’une pilule, d’une pastille, d’un biscuit ou d’une pincée de poudre.
Les esprits superficiels s’empressèrent d’en faire des gorges chaudes. Les plus polis se contentèrent de crier à l’utopie ; les autres n’y voulurent voir qu’une boutade à la Jules Verne, sinon même la fantaisie préméditée d’un savant désireux de mystifier les profanes.
L’idée n’avait pourtant rien d’irrationnel ni d’illogique elle n’était même guère paradoxale qu’en apparence.
Il n’est plus, en effet, aujourd’hui permis à personne d’ignorer que tous les aliments quelconques, déduction faite des sels minéraux, se ramènent toujours à trois groupes irréductibles : 1° les matières azotées ; 2° les matières grasses ; 3° les hydrates de carbone (amidon, dextrine et sucre) — les matières azotées étant l’élément plastique par excellence, l’étoffe même, fondamentale et constitutive, de nos tissus, tandis que les deux autres groupes servent surtout à l’entretien de la chaleur et de l’énergie animales.
On n’ignore pas davantage que dans toutes ces matières il n’entre jamais que trois ou quatre facteurs — le carbone, l’hydrogène, l’oxygène et l’azote — dont l’arrangement et le dosage distinguent seuls les nombreux et divers composés qui en dérivent. Rien de moins, mais rien ou presque rien de plus.
D’où cette conséquence qu’il n’y a pas d’impossibilité théorique à tenter la synthèse directe du « bol alimentaire », sauf à livrer ensuite à la consommation les combinaisons instituées selon la formule, sous les espèces de potions ou de boulettes intensives.
Il suffit pour cela, quand on a sous la main l’hydrogène, l’azote et le carbone, d’un peu de patience, de savoir-faire et d’ingéniosité.
Quoi qu’il en soit, nous n’étonnerons personne en ajoutant que, tout de même, cela ne va pas précisément tout seul. C’est qu’il ne saurait suffire de servir à l’organisme, à la dose voulue et sous le plus petit volume, les substances alimentaires de qualité requise il faut encore, avant tout, qu’elles soient assimilées.
Or, en dépit de leur apparente identité, les produits naturels de l’organisme, et les produits de la synthèse chimique sont loin de réagir de la même façon. C’est que, comme l’a si bien dit Claude Bernard, les choses ne se passent pas tout à fait dans la cellule vivante comme au fond des creusets de nos laboratoires.
On avait cru longtemps qu’en faisant passer les substances alimentaires, artificiellement et en dehors de l’organisme, par la série des transformations chimiques successives qu’elles ont à subir au cours de leur voyage le long du tube digestif, on rendrait leur assimilation plus rapide, plus sûre et plus aisée, en épargnant presque toute la besogne à l’estomac. C’est ainsi que les peptones, considérées comme le terme ultime de l’évolution digestive des aliments azotés, furent mises à la mode.
C’eût été parfait si les peptones avaient pu être absorbées et fixées par les tissus. Malheureusement, on s’aperçut qu’elles ne font que traverser l’organisme, sans coopérer à sa réparation, au prix de métamorphoses diverses qui les décomposent, les dépouillent de leurs prétendues qualités nutritives, parfois même les transforment en véritables poisons.
L’expérience a prouvé qu’à la plupart des aliments artificiels conçus et créés depuis une vingtaine d’années par la chimiâtrie, la même fortune ou plutôt la même infortune n’est que trop souvent réservée.
Force donc a été de renoncer à l’espoir (dont on s’était un instant bercé) de se passer presque totalement de l’estomac, et se contenter d’essayer de lui faciliter sa tâche. Le problème était ardu, mais il n’était pas insoluble, puisqu’il a été résolu grâce à l’emploi des albumoses — qui sont des matières azotées prises à un stade d’élaboration chimique moins avancé que les peptones — et, en particulier, d’une préparation d’albumoses spéciales, baptisée du nom de somatose.
La Somatose est supérieurement nutritive, reconstituante et tonique, comme qui dirait de la quintessence de bifteck…
On peut dire de la somatose — qui s’extrait de la viande fraiche — qu’elle est l’aliment artificiel idéal, en ce sens que non seulement elle est supérieurement nutritive, reconstituante et tonique, comme qui dirait de la quintessence de bifteck, mais encore et surtout qu’elle exerce ses incomparables vertus à l’insu du malade, à qui son assimilation n’impose aucun effort volontaire ou végétatif. Se présentant sous l’aspect d’une poudre jaunâtre, sans odeur ni saveur, d’une solubilité parfaite, eue peut être avalée, absorbée, digérée dans l’eau, le lait, le bouillon, la tisane, etc., sans même que le patient s’en aperçoive. Ce qui ne t’empêche pas d’opérer avec certitude et précision son œuvre de réparation, à laquelle se prêtent, docilement les estomacs les plus délabrés, et de refaire aux aegrotants, comme elle fait aux enfants, du muscle, de l’os, du nerf et des globules rouges.
Elle refait même du lait, le cas échéant, aux nourrices dont le sein est tari.
Il semble que la somatose entre tout droit, sans s’altérer ni rien perdre en route, dans le torrent circulatoire, où elle s’absorbe intégralement… et incognito. Aussi fait-elle merveille, au dire des praticiens qui en ont essayé, dans l’anémie, la neurasthénie, le rachitisme, les pâles couleurs, la phtisie, le diabète même et l’albuminurie, dans tous les cas, en un mot, où la dénutrition et la misère physiologique exigent un gavage auquel le caprice d’un estomac en détresse ne s’accommoderait pas toujours, en présence d’un autre mode d’alimentation, avec la docilité souhaitable.
La somatose, dont l’usage n’est incompatible avec aucun traitement ni avec aucun régime, est plus digestible que le lait lui-même, lequel n’est pas toujours toléré, et, chose curieuse, il semble que, de par on ne sait quelle mystérieuse affinité, elle se porte et se fixe de préférence sur les organes et les tissus qui ont le plus besoin de réparations substantielles.
Bref, si ce n’est pas tout à fait la réalisation, intégrale du rêve de M. Berthelot, c’est au moins une étape importante sur la voie qui y achemine. C’est un remarquable exemple de la possibilité d’accumuler l’énergie nutritive au même titre que l’énergie mécanique. Ce n’est peut-être pas la révolution escomptée dans l’hygiène alimentaire du genre humain, mais c’est tout de même ce qui n’est pas à dédaigner t’amorce d’une révolution dans l’art de guérir.
Émile Gauthier
L’année scientifique et industrielle — 1897










