Enfin à Paris ! — Détails pour l’histoire — Cent vingt mille francs — Enchantée.
New-York s’est enfin résigné à nous restituer Mlle Cléo de Mérode. La petite ballerine aux bandeaux est à Paris depuis deux jours.
Le soir de son arrivée, tous les journaux qui ont le souci de leur réputation avaient dépêche chez elle leur plus adroit reporter. Mais tous se sont heurtés à une consigne implacable : Cléo ne pardonne pas aux journalistes parisiens la mauvaise foi des journalistes yankees.
Mlle de Mérode a bien voulu faire, néanmoins, en ma faveur une flatteuse exception.
« Êtes-vous satisfaite de votre voyage ? » lui avais-je demandé.

Et, gentiment posée en face de moi sur le rebord du canapé, en une attitude Cléo, avec des gestes jolis d’enfant heureuse, de sa voix grêle et chantante, notre petite Cléo, pour la postérité, parla ainsi :
« — Voilà. Je vais vous dire. Nous avons débarqué à New-York après une très bonne traversée : je n’ai pas eu le mal de mer.
» Sur le quai m’attendaient des journalistes et des dessinateurs, le crayon à la main — plus de cent Et, moins de deux heures après mon arrivée, les journaux publiaient des éditions spéciales avec mon portrait.
» Nous nous sommes fait conduire tout de suite à l’hôtel Impérial. Ils sont drôles les hôtels là-bas : c’est on va-et-vient continuel de gens qui passent et repassent. On se croirait dans la rue.
» Puis j’ai voulu aller me promener. Mais j’ai été tout de suite reconnue par une dame qui a dit tout haut : « C’est Cléo ! » et qui m’a suivie. Alors, une autre dame s’est approchée, puis un monsieur, puis dix, vingt personnes, et j’ai été entourée. Je me suis vite réfugiée dans un magasin avec maman ; mais, lorsque nous avons voulu sortir, il y avait encore plus de monde devant la boutique que lorsque nous étions entrées. Nous avons été obligées de nous sauver par une porte de derrière, et, par la suite, nous avons renoncé à nous promener.
« — Et vos danses ont plu, sans aucun doute, aux Américains ?
« — Certainement. Les journaux ont bien raconté que je n’avais pas de succès, mais ils ont menti. Ils ont bien prétendu aussi que je dansais mal, Comme si les Américains pouvaient le savoir ? Ils ne s’y connaissent pas et ils n’aiment pas les ballets.
» D’abord, en Amérique, lorsqu’une artiste n’a pas de succès, on la renvoie et on ne la paie pas.
» Ce n’est pas mon cas, puisque je rapporte de là-bas plus de cent vingt mille francs en argent.
» — Cent vingt mille francs en argent, Cléo ?
» — Oui, parce que, l’après-midi, j’allais danser dans les salons à l’heure du thé, on me faisait venir. Je dansais mon petit pas, .et on me donnait deux mille francs.
Cadeaux et lettres.
» — Et des cadeaux ?
» — Oui, on m’a envoyé beaucoup de cadeaux : des bagues, des colliers, des boucles d’oreilles même des gens qui n’avaient pas réfléchi probablement des nécessaires de toilette en argent, des bibelots ; mais je n’ai pas accepté les objets de prix. Et des lettres par milliers, mais pas des lettres, comme vous pourriez croire. Non, en Amérique, on est très sérieux, on est très gentil, mais on ne pense pas à autre chose.
» On, m’écrivait plutôt des choses comme ceci : « Mademoiselle, je vous admire dans vos danses, si gracieuses. Envoyez-moi donc l’air sur lequel vous dansez. Quand vous serez partie, je le jouerai en pensant à vous. »
» — Vous avez connu la gloire, mademoiselle.
» Oui, mais les journaux ont gâté ma joie. Ils ont raconté, en Amérique, que nous habitions au sixième étage et que nous ne buvions pas de vin. Nous habitions au cinquième, c’est vrai, mais il y avait un ascenseur.
» En même temps, le Figaro, qui est cependant un journal sérieux, publiait une lettre de maman remplie de fautes d’orthographe. C’est pas gentil, parce que maman ne fait pas de fautes. Mais elle a un grand défaut : elle écrit très vite. Et puis lorsque, dans un mot, il y a deux fois la même lettre, elle n’en écrit qu’une et elle met un trait au-dessus pour bien indiquer qu’elle sait qu’il en faut deux. »
Ce point d’histoire éclairci, Cléo voulut bien m’inviter à parcourir la volumineuse correspondance qu’elle a reçu à New-York. Plus de mille demandes d’autographes et des propositions d’impresarii de Berlin, de Vienne, de Bucarest, de Moscou et de Saint-Pétersbourg.
Et elle ne manqua pas d’insister sur la suscription suivante, que je copie sur une enveloppe timbrée de Vienne :
« Madame Cléo de Mérode, célèbre danseuse française. »
Charles Bardin.
Le Matin — 27 novembre 1897










