Suicide d’une demi-mondaine — Chagrins d’amour et d’argent — La digitale — Au milieu des fleurs.
Le poison est décidément très adopté, ces temps-ci, par les dames lasses d’une existence aussi vide d’intérêt, que pleine d’ennuis.
Toutes, cependant, n’ont point l’heureuse inexpérience de Mme Liane de Pougy, et les pères de famille vertueux passant hier devant un luxueux rez-de-chaussée de la rue Jouffroy ont pu murmurer à leurs fils l’apostrophe célèbre du héros d’Alphonse Daudet : « Regarde là : tu verras si on ne meurt pas d’amour ! »
Mlle Lucette de Varennes venait, en effet, de se suicider, pour le très grand émoi du Paris qui s’amuse.
Racontons d’abord les péripéties du drame avant que d’en expliquer discrètement les causes.
Samedi dernier, tard dans la soirée, un domestique de Mlle de Varennes accourait chez le docteur Lherminier, qui habite 3, rue Gounod, tout à côté du 95 de la rue Jouffroy, où la demi-mondaine venait de s’empoisonner.
Le médecin arriva et apprit que Mlle de Varennes avait absorbé une dose considérable de morphine, que, fort heureusement, elle avait fait suivre d’une quantité non moins considérable de belladone. La seconde absorption servit d’antidote et permit au médecin d’intervenir à temps.
On raisonna Mlle de Varennes, on lui fit jurer qu’elle ne recommencerait pas, et, dimanche, le docteur crut à une guérison bien complète lorsqu’il sut que sa cliente, après une matinée plus calme, avait passé aux courses, occupation coutumière, la journée du lendemain.
Mais Mlle Lucette de Varennes avait décidé qu’elle devait mourir. Elle prit soin, les quatre jours qui suivirent, d’accumuler de petits paquets de digitale qu’elle faisait acheter séparément chez divers pharmaciens et, vendredi soir, à neuf heures, elle absorba le poison.
Lorsque le docteur Lherminier accourut, cette fois il déclara que c’était probablement trop tard, et, en effet, Mlle de Varennes mourut, trois heures après, d’une mort assez douce, assez calme, sans souffrances apparentes.
Lorsque l’ami arriva, l’ami qu’elle aimait et qu’on avait prévenu par téléphone, la pauvre Lucette avait cessé de vivre entre les bras d’une compagne fidèle.
Tranche de vie.
Les fleurs, toute la journée d’hier, furent apportées à profusion ; elles encombrent l’appartement, si coquet, où Lucette de Varennes repose sur un beau et grand lit, parmi de superbes dentelles.
Les obsèques auront lieu demain sans doute ; mais on souhaiterait, cependant, attendre l’arrivée d’un autre ami que la belle Parisienne gardait en Tunisie et qui ne pourra débarquer à Paris avant lundi soir.
Cet autre ami, M. F… fils d’un ancien officier supérieur bien connu, habite, en effet, l’Afrique, où il possède de très vastes propriétés, dont la surveillance l’occupe presque sans cesse.
Au cours d’un voyage à Paris, le jeune homme, qui a lui-même quitté l’armée assez récemment, fit la connaissance de Mlle Lucette de Varennes, pour laquelle il conçut une très vive passion. Après avoir dépensé pour elle une partie de sa fortune, il décida la Parisienne à le suivre en Tunisie, où tous deux passèrent effectivement d’assez longs mois.
Mais Lucette de Varennes se plaignit de sa santé chancelante, et craignant des complications à-la suite d’une fièvre contractée là-bas, elle demanda à rentrer à Paris.
Son ami, en cédant, lui fit promettre un retour aussi prompt que possible, et il y eut même, dit-on, ébauche d’un projet de mariage que M. F… eût réalisé bientôt si la jeune femme avait pu se résoudre à renoncer à Paris et à ses œuvres. Or, à Paris, malgré les générosités excessives que son ami continuait de là-bas, Lucette contractait de nouvelles liaisons que son protecteur tunisien connut vite.
Très jaloux, il fit des menaces, et la demi-mondaine, pour garder l’ami de là-bas, se vit obligée de rompre avec l’ami d’ici dont, en ce moment, elle était très éprise.
De cette dualité, bien des complications surgirent ces jours passés, difficultés financières ajoutées aux peines de coeur. Alors Lucette, lasse de souffrir, préféra la mort, pour bien témoigner que le poète avait eu raison d’écrire que le mal d’aimer régit l’humaine créature. Ainsi finit l’aimable demi-mondaine.
Lucette de Varennes avouait trente-trois ans.
Le Matin — 2 mai 1897
Lucette de Varennes était née Aimée, Marie, Louise Diomède et était âgée de 38 ans selon l’acte de décès dressé par la mairie du 17ème arrondissement. Elle était divorcée de Charles Lechène d’Espiès. (Note de l’éditeur)










