Un incident plutôt macabre s’est passé, 34, boulevard de Clichy.
Une dame R… occupe, à cette adresse, un appartement au quatrième étage. Alitée depuis près de deux mois, elle reçoit les soins du docteur X… qui venait, deux fois par jour, lui faire des injections d’un sérum quelconque. Mais ce médecin, ayant une clientèle importante à visiter, avait prié M. Tissot, pharmacien, habitant la maison, de le suppléer, partiellement du moins, dans les soins à donner à la malade.
Ces jours derniers, un individu tout de noir vêtu, comme il convient aux employés des entreprises funéraires, se présentait chez le concierge de l’immeuble, priant qu’on lui indiquât l’étage où venait de décéder Mme R…
— Mais, répondit le concierge tout interloqué, cette dame n’est pas morte ! Elle est, au contraire, en voie de guérison.
— Vous ne savez ce que vous dites, mon brave homme. Indiquez-moi l’étage, c’est tout ce que je vous demande.
— Au quatrième, puisque vous y tenez. L’homme gravit les escaliers quatre à quatre. Le hasard voulut que ce fût M. Tissot qui le reçût.
— C’est bien ici, questionna le funèbre visiteur, qu’il y a une morte ?
— Qu’est-ce que c’est que cette mauvaise plaisanterie ? fit M. Tissot en empêchant d’entrer le visiteur
— Il n’y a pas de mauvaise plaisanterie, reprit celui-ci, et je sais ce que je dis !
Et alors il expliqua qu’appartenant à une agence de transports funèbres il avait été informé, à la mairie de Montmartre, du décès de Mme R… Il venait, en conséquence, faire ses offres de service à la famille ou, à son défaut, aux amis de la défunte.
Indigné, à bon droit, de l’extrême légèreté des employés de l’état civil et de l’incorrecte insistance du macabre courtier, M. Tissot l’engagea, en termes nets, à décamper.
L’homme, un nommé P. S…, furieux de voir lui échapper l’aubaine qu’il s’était promise, se montra d’une telle inconvenance que M. Tissot se vit dans l’obligation de le faire conduire par un gardien de la paix chez M. Dupuis, commissaire de police. Là, tout s’expliqua, et l’agent funèbre fut invité à plus de circonspection à l’avenir.
Mais, hélas ! L’algarade avait été malheureusement entendue de Mme R… La pauvre femme, vivement impressionnée par cette scène qui n’avait rien de folâtre, s’était évanouie et c’est à grand-peine qu’on put lui faire reprendre connaissance.
Le Figaro – 19 août 1897










