Les votes au Salon des Champs-Élysées — Morceau de sucre et bouton de culotte — Le mauvais plaisant.
Le monde des jeunes palettes est en rumeur depuis deux jours. De violentes protestations s’élèvent contre le vote des mentions pour la peinture, et la majorité des membres du jury est tout près de donner raison aux protestataires.
On sait comment se votent les récompenses au Salon. Le jury se transporte devant les tableaux qu’il a réservés dans un premier travail d’élimination. À chacun de ces tableaux est attribué un sac, dans lequel tombent les boules ou les cubes qui disent oui ou non. Plus tard enfin, dans une salle spéciale, le dépouillement des sacs se fait successivement. La récompense sur laquelle on vote est accordée, en principe, à l’œuvre qui obtient la majorité plus une voix, c’est-à-dire, par exemple, 12 oui sur 21 votants ; mais on avait exigé, cette fois, pour restreindre le nombre des mentions, un oui de plus : 13 oui contre 8 non.
Mais voilà que, vendredi dernier, dans le premier sac qui vint au dépouillement, on trouva en plus des oui et des non, un morceau de sucre !
— Messieurs, dit M. Cormon, le président du jury, c’est la une erreur, une distraction tout à fait fâcheuse et qui fausse le vote d’une voix au moins. Je prie celui d’entre vous qui l’a commise de vouloir bien nous le déclarer et exprimer son vote sérieux sur le tableau dont nous nous occupons.
Personne ne s’étant déclaré, on ouvrit an deuxième sec. Cette fois, ce fut une vis que l’on trouva parmi les boules et les cubes. M. Cormon, dont on connait l’équité et la correction, se leva alors d’un air très grave :
— Du moment que ce n’est plus une erreur, messieurs, dit-il, je suis obligé de blâmer celui d’entre vous qui a fait cette plaisanterie. Il y a là un dommage réel pour les jeunes gens qui attendent notre jugement ! Je prie encore une fois celui qui a voté avec ce morceau de sucre et avec cette vis d’avoir le courage de se déclarer.
Aucune réponse. Les membres présents du jury se regardaient, consternés.
— C’est absurde ! disait l’un.
— C’est ridicule ! disait un autre.
Le dépouillement fut repris. Or c’est un bouton de culotte qui complétait les votes du troisième sac !
C’en était trop ! De nouveau, le président adjura le mauvais plaisant de se nommer ; mais, depuis cinq heures et demie environ, le jury n’était plus au complet : le « fumiste » avait dû se retirer de bonne heure.
Il avait eu le temps, cependant, de déposer dans dix sacs un vote du même genre !…
Inutile de continuer à dépeindre la consternation du jury.
Le Matin — 24 mai 1897










