
D’audacieux voleurs se sont introduit l’avant-dernière nuit dans les dépendances du laboratoire de bactériologie annexé à l’hôpital temporaire de la porte d’Aubervilliers, et se sont emparés de vingt-trois lapins vivants.
Ce vol en lui-même n’aurait aucune importance si ces lapins ne venaient d’être inoculés pour des expériences avec des bouillons de culture du croup, du charbon et du tétanos.
La préfecture de police informée par télégraphe a aussitôt ordonné une surveillance dans les marchés ambulants et sur les marchands au panier qui transporteraient des lapins suspects. Les agents de la police municipale, les inspecteurs divisionnaires des Halles et marchés, les commissaires de police ont été avisés, et si les voleurs n’ont pas tué et dépouillé les lapins, on reconnaitra facilement ceux qui provenaient de l’hôpital temporaire d’Aubervilliers. Tous portent en effet un signe indiquant le virus qui leur a été inoculé.
Si les voleurs de lapins les ont dépouillés et parés, ils chercheront à les vendre aux restaurateurs des environs de Paris. Ceux-ci- ont été prévenus individuellement par les commissaires de police de leur circonscription.
Dans tous les cas, nous recommandons aux clients de ces restaurants de ne pas manger de gibelotte pendant quelques jours.
Les lapins volés servaient d’étude au docteur Roger, et le vol aura plutôt des conséquences fâcheuses pour les travaux de ce médecin. L’hôpital d’Aubervilliers — temporaire depuis vingt-deux ans, car il fut fondé en 1874, à la suite d’une épidémie cholériforme — ne ressemble guère aux autres établissements de l’Assistance publique.
Situé dans la zone militaire, il s’étend sur une longueur d’un kilomètre, depuis la rue de la Haie-Coq jusqu’au canal de Saint-Denis. Il est entièrement formé de petits baraquements peu élevés, et son installation est tout à fait provisoire.
Une simple palissade de bois d’un mètre de hauteur le sépare d’un côté du talus des fortifications ; de l’autre, des terrains vagues de la zone.
La terreur qu’inspirent même aux malfaiteurs les maladies contagieuses a pu seule le préserver jusqu’ici du cambriolage, car c’est l’unique hôpital de Paris où l’on reçoit les malades atteints de cas infectieux : cholera, diarrhée cholériforme, typhus, scarlatine, tétanos, etc.
C’est cette palissade que les rodeurs ont franchie pour s’approcher des cabanes où vivaient les animaux servant aux expériences. Dans l’une d’elles se trouvaient ceux déjà inoculés et dans l’autre ceux qui ne le sont pas encore. Les voleurs se sont justement emparés des premiers.
L’opinion du docteur Roger
Nous avons demandé au docteur Roger à quels dangers seraient exposées les personnes qui se nourriraient des lapins volés s’ils étaient mis en vente.
— Si on fait subir à ces animaux, nous déclare le savant agrégé, une cuisson suffisante, leur chair ne présentera aucun danger pour le consommateur, tous les germes infectieux étant détruits par une chaleur de soixante degrés. Si les voleurs vendent les lapins inoculés sans avoir pris soin de les dépouiller, l’acheteur s’apercevra forcément qu’ils viennent de mon laboratoire, car la plupart ont eu la fourrure rasée à l’endroit où a été pratiquée l’inoculation du virus. Si les voleurs au contraire dépouillent les lapins, la nature des injections qui leur ont été données les fera très vite entrer en décomposition et personne ne voudra les acheter.
» Mon garçon de laboratoire est parti dès la première heure avec un inspecteur de police pour visiter les marches d’alentour. Il n’a fait jusqu’ici aucune constatation et je suis convaincu que les voleurs n’auront trouvé aucun acheteur, en raison de la mauvaise qualité de leur marchandise. »
Le Gaulois — 25 juillet 1897










