Le fait est authentique et nous a été transmis par M. Glangeaud, docteur ès sciences, qui en a été témoin. Cela se passait entre la station de Neuvicq et de Rouillac, sur la ligne de Saint-Jean-d’Angély à Angoulême, au milieu de bois d’une assez grande étendue.
Cette année, les chenilles ont ravagé les forêts ; elles étaient en si grand nombre que le bruit de leurs mâchoires attaquant les feuilles était perceptible. Les chênes et les noisetiers ont été dévorés. Les chenilles accomplissent de véritables voyages pour se transporter d’un bois où il n’y a plus rien dans un bois qui n’a pas encore été visité. Les chenilles progressent, sur le sol, de 1 mètre à 1 mètre 20. à la minute, soit de 60 à 72 mètres à l’heure.
C’est ainsi que M. Glangeaud les a vues quitter un bois saccagé pour passer de l’autre côté du chemin de fer, dans un bois moins atteint. La procession dura longtemps, en rangs serrés, et, quatre jours durant, elle fut coupée par le passage des trains.
À la fin, le nombre des chenilles écrasées fut si considérable que les roues d’une locomotive patinèrent et que le train dut s’arrêter. Le mécanicien et le chauffeur furent obligés de descendre de la machine pour balayer les rails sur plus de 100 mètres de longueur et de nettoyer les roues de la locomotive. Ces roues étaient enduites d’une substance graisseuse, provenant de l’écrasement des chenilles, et tournaient sur elles-mêmes sans pouvoir rouler.
M. Glangeaud attribue l’abondance des chenilles, cette année, d’abord à la clémence de l’hiver, mais surtout, dans la région où il a fait son observation, à la destruction stupide, par les hommes aussi bien que par les enfants, des nids d’oiseaux insectivores. Dans une seule matinée, il a trouvé par terre des dizaines de nids de pinsons, chardonnerets, etc., jetés au milieu du chemin. Voilà le cas que l’on fait maintenant des arrêtés administratifs.
L’exemple cité par M. Glangeaud n’est pas unique.
Déjà, des trains ont été arrêtés en France par le passage des insectes sui les voies. En Amérique, le cas se présente assez souvent. Le fait n’en est pas moins à signaler. La destruction des oiseaux devrait être interdite beaucoup plus sévèrement qu’elle ne l’est aujourd’hui dans la plupart de nos départements. Quant aux chenilles ; il y a l’échenillage ; mais on ne le pratique presque nulle part sérieusement.
À ce propos, un de nos correspondants, M. Paul Mayor, de Lausanne, signale un singulier moyen d’atténuer les ravages des chenilles dans les bois.
Ce moyen consisterait à produire dans la forêt attaquée des bruits stridents, tels que coups de fusil, coups de sifflet, etc. Pendant une année d’invasion, les chenilles ont causé la perte de presque la totalité des bois d’érable à sucre dans l’État de New-York. Alors, M. Mayor passait une grande partie de son temps à la chasse, précisément dans un des bois envahis par les chenilles. À chaque détonation d’un coup de fusil, les vibrations de l’air faisaient tomber les chenilles des arbres et par milliers de milliers sur une assez grande étendue, car, pendant une minute environ, le bruit de la chute des chenilles sur le sol aurait fait croire à une forte pluie d’orage. Évidemment, les chenilles recommençaient ensuite l’ascension des arbres ; mais, avant d’atteindre le feuillage, il leur fallait un certain temps, pendant lequel elles étaient hors d’état de nuire. Tandis qu’ailleurs, dans le pays, les ravages de ces bêtes dans les forêts d’érables ont été désastreux, quelques arbres seuls ont péri dans le bois où M. Mayor a tiré des coups de fusil.
Il faudrait donc chasser dans les bois à chenilles, ce qui est interdit au printemps ; ou essayer des sifflets stridents, des trompes de cyclistes, et surtout des bombes et des boîtes d’artifice.
Nous ne savions pas les chenilles si nerveuses et si susceptibles aux vibrations. Une dégringolade générale des chenilles sous l’action d’une détonation, c’est au moins bien bizarre ! et le fait aurait sa portée psychologique. Mais, enfin, l’expérience est facile à réaliser ; elle serait intéressante et l’on peut toujours essayer.
Henri de Parville
Les Annales politiques et littéraires — 26 septembre 1897










