Il y a des gens, encore assez nombreux, qui désapprouvent la loi de l’héritage ; ils voudraient que l’argent, acquis ou rendu productif grâce à la collectivité, fit retour à l’État. Mais qui oserait blâmer le testament vraiment charmant que vient de laisser une excellente Parisienne, une septuagénaire aimable, Mme Brasseux, demeurant dans une des maisons qu’elle possédait, 14, rue Rodier ?
N’ayant que de lointains parents, atteinte d’une maladie qui parfois la faisait cruellement souffrir, Mme Brasseux, sans la gaieté de son caractère, fût morte seule, abandonnée, victime peut-être d’intrigants ou de domestiques avides.
Très maîtresse d’elle-même, ayant conservé l’administration d’une très grosse fortune, douée de l’esprit le plus indépendant, elle s’est constitué l’existence la plus agréable du monde.
Résolue à ne s’entourer que de gens jeunes ou gais, elle avait pris pour servantes cinq jolies filles qui papillonnaient autour d’elle, vêtues de couleurs chatoyantes et la servant toutes à la fois.
Chaque semaine, elle donnait un grand bal où ne venaient que des gens répondant à son programme.
Assise près du piano, elle se plaisait à regarder danser. Au souper, on lui racontait des histoires divertissantes ; Une fois, quelqu’un lui fit reproche de n’être pas assez sévère dans le choix de ses invités.
— Je connais, ajouta-t-il, des danseuses qui ne reviendront plus.
— Eh bien, fit-elle, j’en appellerai d’autres. Je souffre tant qu’il faut me pardonner d’être égoïste. Je ne reçois pas pour mes invités, mais pour moi.
Un exemple montrera comment elle rassemblait son monde. Ayant peur des voitures et redoutant la solitude, elle ne prenait jamais de fiacre elle faisait ses courses en omnibus. Un jour, comme une jeune fille, assise à côté d’elle venait de lui passer une correspondance, elle observa son visage qu’elle trouva joyeux. Elle lia conversation. L’enfant, un petit trottin parisien, avait de l’esprit naturel.
— Il faut venir me voir, lui dit Mme Brasseux, vous ne le regretterez pas.
Il y a de cela deux ans. Dès le lendemain de la rencontre, l’enfant commençait à devenir une habituée des bals de Mme Brasseux. Hélas ils sont finis, les bals. La maladie a triomphé de la gaieté et, le sourire aux lèvres, la brave femme est morte.
On vient d’ouvrir son testament. Quel testament !
Joyeux comme elle, mais sérieux tout de même. Elle l’a fait par-devant notaire. À sa lointaine famille, pour qu’il n’y ait nulle réclamation, elle laisse quelques centaines de mille francs.
À ceux qui ont encadré sa vie, qui ont été le charme de sa vieillesse, à ses invités, à ses causeurs, à ses danseurs, même à ses bonnes, elle lègue, ce qu’elle appelle des souvenirs. En tout DEUX millions !
Un des anciens candidats de la Chaussée-d’Antin, notre confrère Jehan, a pour sa part trois mille francs ; il parait qu’il valse bien. Le petit trottin a huit mille francs. Chacune des cinq bonnes, pendant quatorze mois, touchera ses gages et aura la nourriture et le logement assurés.
Enfin toutes les personnes qui, durant sa longue vie, ont été ou utiles ou agréables à Mme Brasseux ont leur souvenir. Ainsi un jeune clerc d’avoué, qui, un jour, lui apportant de l’argent, lui avait donné gratuitement un bon conseil, hérite de douze mille francs. Et ses invités maintenant se rappellent cette phrase qu’elle répétait souvent, sans qu’on y prit garde :
— On peut m’obliger, moi. On peut m’être agréable, à moi. Je ne suis pas une ingrate !
Les souvenirs ne sont pas gros ; ils sont pour cela trop nombreux. Évidemment, Mme Brasseux a passé la vie à faire et à refaire son testament, y inscrivant chaque fois ceux à qui elle devait ou un service ou une distraction.
Et l’on va se rendre compte de la douleur avec laquelle je rends à l’excellente femme ce dernier hommage. À mainte reprise, elle m’a invité. Chaque fois que je devais aller chez elle, j’étais appelé ailleurs par un banquet ou par une réunion. Ah ! les meetingueurs me le payeront.
Charles Chincholle.
Le Figaro — 9 janvier 1897










