
Ils se connaissaient depuis leur enfance la plus tendre, et les habitants du versant nord de la butte Montmartre se souviennent fort bien de les avoir vu jouer tous deux « au petit mari et à la petite femme » derrière les contreforts de la rue Saint- Vincent.
Ils s’étaient dit « Quand nous aurons l’âge, nous nous marierons pour de vrai. »
Paul Balbien a aujourd’hui seize ans ; il habite, 4, rue Leibniz. Sa petite amie, Marie Baillon, a quinze ans ; elle demeure, avec ses parents, au n° 37 de la rue des Saules. Le jeune garçon n’avait pas tardé à se lier avec tous les petits voyous de Montmartre et autres lieux circonvoisins Des Grandes-Carrières à la Goutte-d’Or, on ne le connaissait — pas très avantageusement — que sous le sobriquet de Paulot.
Bref, l’année dernière, le précoce Paulot devenait l’amant d’une petite gourgandine de Montmartre, Berthe Chapuzot, qu’il rouait de coups matin et soir, histoire de s’entretenir la main, comme ses aînés du boulevard extérieur.
Il y a un mois, fatiguée de l’existence abominable que Paulot lui faisait et ayant appris que Marie Bâillon soupirait toujours tendrement pour son ami d’enfance, Berthe Chapuzot alla trouver la jeune fille et lui proposa de la mettre sur l’heure en possession du cœur de Balbien. Elle-même serait bien débarrassée. Marie accueillait cette proposition avec joie. L’était une jolie fille maintenant. Elle posait chez le peintre Dubufe, avenue de Villiers, et chez plusieurs autres artistes de Montmartre. En somme, elle gagnait sa vie comme modèle.
Berthe lui ménagea un rendez-vous avec Paul et lui abandonna gaiement son amant. Le petit modèle ne tarda pas à se repentir de sa folie. Paul Balbien obligea bientôt la jeune Marie à poser l’ensemble pour des messieurs — vieux souvent — qui n’étaient pas des peintres, et, lorsque la pauvrette refusait, les coups pleuvaient sur ses chétives épaules.
Un soir que la jeune fille et une de ses amies se trouvaient en compagnie d’un monsieur occupant une belle situation, Balbien s’était précipité sur lui en s’écriant :
— Misérable vous accostez mes sœurs pour les déshonorer Vous ne savez donc pas qu’elles sont mineures ?
Et le monsieur, afin d’éviter un scandale, avait été obligé de dénouer les cordons de sa bourse.
Sur le conseil des peintres ses amis, Marie Baillon se décida à quitter le hideux Paulot.
Samedi dernier, elle ne voyait pas Paul Balbien. Ce dernier allait l’attendre, avenue de Clichy, et lui portait un coup de couteau au bras droit.
La victime n’osait déposer une plainte. Le lendemain, Paul rencontrait un de ses-amis, auquel il racontait complaisamment son équipée, comme s’il eût accompli un haut fait !
— Tiens, voilà un revolver, lui dit l’ami, tue-la. Cela servira d’exemple aux autres. Paulot prit l’arme, et, hier soir, vers onze heures et demie, fallait se poster au coin des rues Lamarck et des Saules.
Lorsque la jeune fille parut, rentrant chez elle, il lui tira un coup de revolver presque à bout portant.
Marie Baillon fut atteinte au-dessus du sein gauche. On dut la transporter l’hôpital Bichat. Son état est grave.
Paulot a été arrêté et a été envoyé au Dépôt par M. Dupuy, commissaire de police du quartier des Grandes-Carrières.
L’individu qui lui a prêté le revolver est activement recherché.
Le Matin – 14 octobre 1897










