Un dimanche d’automne, huit heures du matin, dans la rue montante du faubourg. Il a bruiné toute la nuit ; la chaussée et le trottoir sont couverts d’une boue noirâtre qui colle. Mais le temps s’est éclairci ; l’air est léger ; au ciel des coins d’azur rient entre les nuages floconneux, au-dessus des toits hérissés de cheminées.
Chacun a fait un peu la noce, la veille. Aussi les mastroquets ouvrent à peine. La mercière est encore fermée, et le bazar semble en faillite avec sa devanture de fer à demi-relevée, sa marquise veuve des balais, des jouets et des quincailleries pas encore accrochés à son toit de verre.
Seules les marchandes de café au lait sont depuis longtemps à leur poste. En voici une installée sous une porte congère, entre l’étalage commencé d’un magasin de chaussure, et la joue vitrée d’une distillation. Sa grosse personne est abritée des courants d’air par un paravent tendu de papier gris à fleurettes roses. Devant elle est son fourneau sur lequel fument une grande chaudière émaillée, d’un bleu cru, et deux ou trois autres marmites plus petites en fer blanc. À côté achevant avec le paravent de l’enclore, une table recouverte de toile cirée jaune, et, sur la table, des bols de grosse faïence, empilés, une corbeille pleine de petits pains dorés. Un banc et une chaise complètent le mobilier. À terre, de la paille pour tenir les pieds au sec.
Et c’est un défilé ininterrompu de commères en camisole et en tablier, point débarbouillées, qui viennent chercher dans une casserole ou dans un pot, qui du lait, qui du café, qui du chocolat.
De temps à autre un client ou une cliente s’assied à la table et mange lentement en lisant son feuilleton.
Mais voici un groupe de trois enfants ; deux gamines l’une de douze, l’autre de huit ans, et un bambin de six. Ils sont en quenelles. La plus grande serre jalousement dans sa main quelques sous, sans doute, et l’anse d’une boite qui pend sur son ventre. D’un côté elle traîne la cadette par la main, de l’autre elle remorque le bambin qui s’accroche à sa jupe. Et tout en surveillant de l’œil les voitures, elle se dirige vers la marchande. Le gosse en montant le trottoir manque de s’étaler sur les ordures qui débordent de la poubelle pas encore vidées.
Les voici proches. Que vont-ils prendre : café, lait ou chocolat ? Tous trois ont le même teint blême, les mêmes lèvres pâles, les mêmes yeux de diamant noir, et les mêmes paupières rougies. Mais tandis que les regards des deux petits brillent de convoitise, l’aînée avec son air lassée et déjà vieillot, semble leur dire : Choisissez. Pour moi, ça m’est égal.
— Que faut-il vous servir mes mignons ? dit la grosse femme en essuyant le revers de sa main éclaboussée de lait, sur sa forte hanche.
C’est dimanche, aujourd’hui. Du chocolat ?
— Oh ! oui, Nini, du chocolat.
— Combien ? Trois sous, quatre sous ?
— Qu’est-ce que ça fera, madame, plein la boîte ?
— Six sous, mon enfant.
— Voilà, madame…. Au revoir madame.
Pour compléter la fête les trois enfants entrent chez le boulanger d’en-face, achètent trois croissants, et s’en retournent vers quelque logis étroit et miséreux.
Dans la rue la vie se fait plus intense. Le tombereau aux ordures gravit lourdement la pente, s’arrêtant à chaque porte, et repart au milieu des cris des charretiers. Les petites voitures chargées de salades, de pommes de terre, de raisin, ou de chrysanthèmes s’accotent contre le trottoir sous l’œil encore bienveillant des sergents de ville en gants blancs. Un gros omnibus jaune à trois chevaux, avec son œil éteint de cyclone, dévale, à grand bruit de vitres secouées. Des fillettes en costumes neufs se hâtent à pas précautionneux vers l’église, leur paroissien à la main.
La marchande de café au lait lave ses marmites et sa vaisselle. Elle replie son paravent, remise son fourneau et disparaît. Sa mission est terminée.
Et sous le ciel bleu et blanc d’un matin d’automne, malgré ses trottoirs et son pavé encore boueux, avec les quelques rayons de soleil qui brillent aux carreaux de ses maisons, ses étalages disposés avec plus de soin, ses vitrines plus claires, la rue montante du faubourg a pris un air de fête, de fête tranquille. Les gens semblent vivre avec plus de calme. Ils vont et viennent sans direction déterminée.
C’est bien dimanche, en effet. Petites ouvrières et modestes employés, qui emplissaient la rue la veille, et l’empliront le lendemain à la même heure de leurs longues théories, sont restés chez eux à nettoyer à fond leur humble ménage, ou plus simplement, à faire la grasse matinée.
Albéric Darthèze.










