Nous avons rencontré dernièrement, bien par hasard, un monsieur dont les oreilles se dressent à volonté comme celles de certains animaux. Quelques personnes ont mis en doute la réalité du fait. Vraiment existe-t-il des hommes pouvant dresser l’oreille ?
Évidemment les gens possédant cette anomalie musculaire ne courent pas les rues, mais peut-être qu’en cherchant bien, on en trouverait encore assez pour alimenter de sujets la foire de Neuilly et autres foires analogues. Toujours est-il que si le fait est rare, il est bien connu des anthropologistes.
Darwin, Broca et d’autres encore ont signalé chez certaines personnes le caractère fonctionnel des muscles auriculaires qui, chez l’homme, ne sont d’aucun usage et qui rappelleraient simplement un état ancestral. L’homme, d’après les anthropologistes, n’étant qu’un animal en voie de perfectionnement, on doit encore retrouver chez lui la trace d’organes ayant servi dans ses états transitoires antérieurs. Jadis, les oreilles remuaient ; donc, elles peuvent encore remuer.
Et, en effet, on rencontre, comme on voit encore aujourd’hui, des personnes aux muscles auriculaires actifs. Autrefois, on en rencontrait également, puisque le Journal des Curieux de la Nature de 1685 parle d’une jeune fille dont les oreilles se mouvaient. Quelques érudits du temps mirent en doute l’authenticité de l’observation.
Le rédacteur des Nouvelles de la République des Lettres en septembre 1686 fit remarquer qu’il n’était pas permis de « nier cette singularité après ce que M. l’abbé de Marolles atteste du philosophe Crassot était malpropre, avec une barbe longue et touffue et les cheveux mal peignés. Il avait une chose bien particulière et que je n’ai jamais vue qu’en lui seul, qui était de plier et de redresser les oreilles quand il le voulait. »
Selon Pierre Messie, saint Augustin a vu un homme qui non seulement remuait les oreilles comme il le voulait, mais encore ses cheveux, sans faire aucun mouvement ni des mains ni de la tête.
Vesalius, un anatomiste très expérimenté pour son temps, dit fort bien qu’il a rencontré à Padoue deux hommes dont les oreilles se dressaient. Est-ce que Procope ne compare pas Justinien à un âne, « non seulement à cause de sa pesanteur d’esprit et bestise, mais encore en égard à ses oreilles mobiles qui le firent nommer en plein théâtre maître baudet par ceux de la faction Verte ou Prasine, dont il était l’ennemi ».
Il y a mieux, cette anomalie musculaire a été signalée chez une divinité grecque, chez le dieu de la force brutale, chez Hercule. Hercule possédait des oreilles mobiles. On les voyait se dresser quand il mangeait. Athénée rapporte des vers d’Épicharme où il est dit : « Sa mâchoire choque bruyamment, ses molaires frappent avec éclat, ses canines grincent, il siffle par les narines, il agite ses oreilles ! » Tel était Hercule.
En cherchant bien, on trouverait certainement des cas analogues. Parmi nos contemporains, nous en connaissons qui présentent encore des anomalies musculaires singulières.
Un de nos médecins les plus connus peut plisser à volonté toute la peau de son crâne ; un musicien fait dresser et danser à volonté une mèche de ses cheveux ; un ingénieur plie légèrement au commandement le lobe de son oreille droite, etc. Singularité de constitution ou réminiscence de vie ancestrale ?
Qui oserait conclure ?
Henri de Parville
Les annales politiques et littéraires
3 novembre 1894










