Encore une demoiselle qui a jugé bon de gratifier, d’un coup de revolver le monsieur à qui elle avait donné son cœur mais qui, le considérant sans doute comme un objet trop encombrant, s’en était débarrassé un peu cavalièrement.
Le drame s’est passé hier matin, vers onze heures et demie, à l’angle de la rue Grange-Batelière et du passage Verdeau, provoquant un rassemblement considérable sur ce point très fréquenté. Les faits ne se distinguent pas de ceux qui amènent ordinairement des scènes de cette nature. Les voici dans leur banalité.
M. Jean Verdier, âgé de trente-deux ans, placier chez un tailleur de la rue du Faubourg-Montmartre, avait noué, il y a quelques mois, des relations avec Mlle Léontine Ducousso, âgée de vingt-cinq ans, ouvrière dans une maison de modes de la rue de Provence. Mlle Ducousso habitait au n° 16 de la rue du Champ-de-Mars dans le quartier du Gros-Caillou, et M. Verdier demeurait 43, rue de Maubeuge. Il partageait à cette adresse un petit appartement avec l’un de ses cousins, employé comme lui dans une maison de commerce.
Au début, les relations des jeunes gens furent empreintes de la plus étroite intimité et chacun paraissait croire à l’éternité des serments échangés. Les poètes ont écrit une foule de jolies choses là-dessus ; aussi, on nous permettra de ne pas trop y insister.
Le courtier, soit par lassitude, soit qu’il eût éprouvé des désillusions, manifesta le premier son intention de rompre le lien fragile qui l’unissait à l’ouvrière en modes. Il essaya de faire comprendre à son amie qu’elle avait le plus grand intérêt à se consacrer exclusivement à ses chapeaux, de même que lui s’assurerait un brillant avenir en continuant de placer les confections de son patron.
Mais Mlle Ducousso ne l’entendit pas de cette oreille-là ; elle voulait, absolument cohabiter avec le don Juan du laissé pour compte, et elle le poursuivait dans tous les endroits où elle était susceptible de le rencontrer. M. Verdier, appartenant à la catégorie des séducteurs qui n’aiment pas à être embêtés par les femmes quand celles-ci ont cessé de lui plaire, s’adressa tout simplement au commissaire de police de son quartier, afin que ce magistrat réfrénât les élans matrimoniaux de la jeune modiste.
Mlle Léontine Ducousso fut tellement exaspérée par la conduite répugnante de son ancien camarade qu’elle se promit bien de se venger de lui par un moyen quelconque.
Elle savait que, tous les matins, quelques instants après onze heures, Verdier, sortant du passage Jouffroy, traversait la rue Grange-Batelière pour s’engager dans le passage Verdeau. C’est là qu’elle l’attendit hier, à cette heure. Dès qu’il parut, elle se porta à sa rencontre et lui tira un coup de revolver, presque à bout portant. Atteint à la nuque, le courtier tomba la face contre terre en poussant un cri.
Croyant avoir tué l’infidèle, Mlle Ducousso tourna alors son arme contre elle-même et tenta de se tirer une balle dans la, bouche. Un passant intervint à temps pour relever le revolver, mais le projectile partit tout de même et il alla briser une vitre de l’une des fenêtres de M. Bing, graveur, au troisième étage du passage Jouffroy.
Un ouvrier, qui travaillait paisiblement près de la croisée, M. Janin, fut blessé à l’œil par des éclats de verre.
Sur ces entrefaites, on avait relevé M. Verdier, que des agents avaient aussitôt transporté dans une pharmacie du faubourg Montmartre. On constata que le projectile était resté logé dans la nuque ; sur l’ordre de M. Archer, commissaire de police, le blessé fut conduit à l’hôpital Saint-Louis, où il fut placé dans une salle d’isolement. Aujourd’hui, les médecins tenteront l’extraction du projectile.
Il s’est même produit un incident curieux qui montre la valeur des sentiments que M. Verdier nourrissait pour Mlle Ducousso. Après avoir esquissé sa tentative de suicide, cette dernière fut prise d’une terrible crise nerveuse qui nécessita son transport à la pharmacie où Verdier venait d’être conduit lui-même. On avait mandé par téléphone une voiture des ambulances urbaines ; le commissaire de police eut la mauvaise idée de vouloir faire monter, pour être transportés au même hôpital, et l’auteur de cette tentative de meurtre et sa victime. Ce voyant, M. Verdier protesta.
— Non, non, s’écria-t-il avec horreur, pas avec elle !
Et c’est ainsi que Mlle Ducousso fut conduite dans un fiacre à l’hôpital Lariboisière, ou elle occupe le lit numéro 18, salle Maurice Reymond. Cette jeune personne a éprouvé une telle commotion cérébrale qu’on craint pour sa raison ; quant à M. Jean Verdier, sa blessure semble sans gravité. Quand la balle aura été extraite, il pourra sortir de l’hôpital et recommencer à glaner des cœurs dans les rues de Paris, comme les moissonneurs ramassent des épis dans les champs.
Le Matin — 14 janvier 1897










