
L’autre jour, les employés de l’octroi de la porte de Vincennes voyaient, comme tous les jours, passer un bon bourgeois portant lunettes d’or et bedonnant comme il convient à un ancien notaire : s’arrêtant chaque jour à la grille, il avait lié connaissance avec les bons gabelous, leur contant qu’ancien notaire, il vivait maintenant de ses rentes et, par hygiène, allait quotidiennement de Saint-Mandé à la place de la Nation.
L’autre jour donc, après avoir taillé une petite bavette à ses amis et s’en être séparé non sans force poignées de main, notre homme s’engageait dans le cours de Vincennes quand, à quelques mètres de l’octroi, il glisse et s’étale. Le voilà les quatre fers en l’air, gisant dans une mare — de sang apparemment. Terrifiés, les employés accourent. Horreur ! Ils trouvent le bedonnant notaire plat comme planche : le ventre était un plastron gonflé d’alcool.
Le plastron a pris place dans un musée où la ville a groupé les divers trucs employés par les fraudeurs.
Notre confrère Santillane assure que ces trucs sont innombrables. D’abord, les vêtements truqués : il y a le faux ventre déjà nommé, la fausse bosse, les faux… parfaitement ! les faux mollets ; certaines tournures peuvent contenir jusqu’à trente litres. Les femmes surtout, dont l’ampleur des jupes facilite singulièrement le recel et dont le sexe rend les fouilles plus délicates, les femmes surtout, dis-je, trompent les douaniers ; la mode des crinolines porta ce genre de vol à son apogée : ces cages de métal devinrent de véritables casiers à bouteilles. À signaler encore, parmi les vêtements truqués, un lot de chapeaux hauts de forme à double fond qu’un ingénieux contrebandier emplit d’alcool et empila sur une charrette.
Puis, les mannequins. De plus fort en plus fort, on va le voir. Un jour, les gabelous voient arriver un phaéton des plus correctement attelés : deux chevaux magnifiques, caisse menant grand bruit, un gentleman, la fleur à la boutonnière et valet de pied croisant impassiblement les bras. Devant la grille, l’une des bêtes effrayée se cabre, l’autre l’imite, le gentilhomme essaye d’enlever l’attelage dans un coup de fouet ; impossible ! Le valet de pied croise toujours impassiblement les bras. Cependant les chevaux lancent de furieuses ruades dans la voiture, le cocher sue sang et eau, les douaniers, les passants arrivent, tout le monde s’agite. Seul, le valet de pied croise impassiblement les bras. Il avait de bonnes raisons pour cela, étant de baudruche et gonflé d’alcool.
Un autre jour, les employés de l’octroi voient arriver à toute vitesse un tandem. Tout à coup, quelques mètres avant la grille, la machine dérape : voilà le tandem et les deux bicyclistes par terre. On s’élance à leur secours. Mais déjà l’un, prenant ses jambes à son cou, a disparu, sans doute à la recherche de quelque pharmacien ou médecin. Les bons gabelous, légèrement émus, s’approchent de la jeune personne toujours inanimée dans la boue, vont, galants comme tous ceux qui portent l’uniforme français, lui offrir leurs services… quand ils s’aperçoivent que la jeune personne n’est qu’un mannequin plein d’alcool.
Que d’imagination perdue ! On en dépense moins à écrire une pièce de théâtre !
Les annales politiques et littéraires – 31 janvier 1897










