L’été où j’eus mes huit ans, je l’ai passé à Saint-Mandé, dans une petite maison blanche. Il y avait devant la maison un petit jardin encombré d’une végétation de fils de fer.
Des tiges de fils de fer poussaient en spirales sur le gravier. Entre deux frêles arbustes, le filde fer, plus solide, plus pratique, remplaçait le fil de la Vierge. Le fil de fer s’étalait en espalier contre le mur. Un autre fil de fer suivait la grille et le mur, jusqu’à la cuisine, où s’agiotait, sans espoir, une sonnette aphone.
On avait jeté au milieu du jardin une carpette de gazon jauni, une petite pelouse usée qui semblait venir de l’Hôtel Drouot. La boule de verre, lune familière, domestiquée, était à son poste, sur son trépied.
Nous avions pour voisin un monsieur de trente-cinq ans, trapu, à frêle barbe blonde. Ma petite sœur et moi nous l’avions surnommé Gros-Ventre, d’un sobriquet simple et bien mérité. On ne connaissait à Gros-Ventre d’autre profession que celle de promeneur.
Cinq ou six fois le jour, il sortait de chez lui pour y revenir une heure ou deux après, sa canne à la main.
La famille fit un jour la connaissance de Gros-Ventre. Un soir, Gros-Ventre vint à la veillée, chargé de présents. Il portait sur lui deux paquets de cigarettes en chocolat et beaucoup d’images d’Épinal. Les deux ironistes de huit et de six ans s’adoucirent, et Gros-Ventre, de la catégorie des objets de risée, passa dans celle des amis généreux.
Un jeudi, j’obtins de mes parents la permission d’aller me promener avec Gros-Ventre.
Mon nouvel ami vint me prendre chez moi vers trois heures et nous gagnâmes la barrière du Trône. Gros-Ventre marchait très doucement. Nous traversons la barrière. Gros-Ventre n’accentue pas son allure. J’ai l’impression tenace que la promenade ne peut pas continuer à être embêtante comme ça, et que quelque chose d’intéressant va se produire.
Nous arrivons enfin au faubourg Saint-Antoine, et nous entrons dans une cour, puis dans une petite remise. À côté d’une balance romaine, se tient un vieux commis en blouse blanche. Gros-Ventre monte gravement sur la balance, et le vieux commis enregistre le poids : 122 kilos 500.
Gros-Ventre me prie alors de l’attendre un peu. Il s’en va dans une pièce à côté et j’entends quelques instants après le bruit d’un glouglou. Au bout de trois ou quatre minutes, Gros-Ventre réapparaît et se pèse à nouveau. Son poids a diminué de façon notable.
Le vieux commis constate le poids nouveau, prend de l’argent dans une bourse et le donne à mon ami Gros-Ventre.
Je réunis toutes mes observations : le glouglou entendu dans la pièce voisine, la diminution de poids de Gros-Ventre, sa démarche plus aisée et plus rapide au sortir de la maison.
J’arrive à cette conclusion que Gros-Ventre est un homme très pratique, qui vend à bon prix ce que tant de prodigues épanchent contre les arbres, le long des murs ou des haies du chemin.
Mais pour qu’il en trouve un bon prix, il faut que le liquide en question soit exceptionnellement précieux, et Gros-Ventre nous apparaît désormais comme un être surnaturel, semblable — dans son genre — à l’âne de Peau d’Âne, dont la litière se trouvait couverte au matin de louis d’or, et de beaux écus au soleil.
Aussi fus-je révolté comme d’un sacrilège, quand un gabelou, un jour que nous traversions la barrière, vint prier brutalement mon ami de le suivre jusqu’au pavillon de l’octroi. Là, il se découvrit que la majeure partie du ventre de Gros-Ventre ne lui venait pas de la nature.
La nature, en effet, si capricieuse qu’on la veuille dire, s’amuse-t-elle à confectionner des ventres en caoutchouc durci, remplis de fine Champagne ?
Depuis ce temps, instruit par l’expérience, j’ai des regards méfiants pour les messieurs corpulents qui passent la barrière, et qui me semblent tous mettre une certaine coquetterie à paraître plus gros qu’ils ne sont.
Tristan Bernard
Le Journal — 3 février 1897










