Un drame terrible vient de se passer, rue du Corbillon, à Saint-Denis.
Au n° 11 de cette rue, dans un petit logement composé de trois pièces habitait la famille Charmillon, composée du mari, Émile Charmillon, âgé de trente ans, employé à la Compagnie du Nord ; de sa femme, blanchisseuse, âgée de vingt-sept ans, et de leur fille Blanche, âgée de trois ans.
Émile Charmillon était un homme d’une très bonne conduite, laborieux, et qui, non seulement subvenait aux frais du ménage, mais avait pu réaliser quelques petites économies. Sa femme était également une bonne travailleuse et la meilleure intelligence régnait entre eux.
L’avant-dernière nuit, vers deux heures, des cris terribles partant du logement de la famille Charmillon éveillaient tous les voisins. Des habitants de la rue coururent avertir M. Rajaud, commissaire de police, qui s’empressa de se rendre à l’endroit indiqué et se fit ouvrir la porte.
Dans la seconde pièce, qui servait de chambre, un spectacle terrible s’offrit à ses yeux. À droite, sur le grand lit, tout ensanglanté, était étendu Émile Charmillon, vêtu seulement d’une chemise de nuit. Il avait la tête fendue de plusieurs coups de hachette. Malgré la gravité de ses blessures, il respirait encore.
À gauche, sur un petit lit de fer, la fillette était morte. Elle avait eu le crâne ouvert d’un seul coup.
À terre, entre les deux lits, gisait Mme Charmillon. Son corps ne semblait porter aucune blessure. Mais, en la relevant, on s’aperçut qu’elle avait été frappée près de la hanche droite de trois coups de tiers-point. L’effusion du sang qui s’était produite à l’intérieur avait rendu d’abord la blessure presque invisible. Elle aussi était vivante. M. Rajaud fit transporter les deux blessés à l’hôpital. Le corps de la petite Blanche fut envoyé à la morgue de Saint-Denis. Sur la table de la salle à manger, on a trouvé bien placée en évidence une lettre dans laquelle Mme Charmillon annonce son intention de tuer son mari et sa fille et de se tuer après. La raison en est, dit-elle, qu’elle était trop malheureuse en ménage et qu’elle préfère en finir avec la vie.
Malgré ses graves blessures qui mettent sa vie en danger, elle a repris connaissance et a confirmé à M. Verdeau, secrétaire du commissariat, les termes de sa lettre.
— J’ai tué mon mari, lui a-t-elle dit, parce que j’étais fatiguée de le voir dépenser chez le marchand de vin tout l’argent qu’il gagnait et une bonne partie du mien. J’ai patienté longtemps. Mais je me suis aperçue que plus ça allait moins il se corrigeait. Alors j’ai pris le parti d’en finir.
Elle a raconté qu’elle avait tué son mari le premier, parce que, si elle eût frappé la petite Blanche d’abord, il eût entendu le bruit. Tandis qu’en le surprenant endormi, elle put plus facilement arriver à le tuer. Elle a recommandé qu’on rendît à une de ses clientes le linge qu’elle avait encore et a prié de remettre au propriétaire l’argent du terme : quinze francs qu’elle avait placés dans un coffre.
Les renseignements recueillis dans la maison et dans le voisinage contredisent les assertions de Mme Charmillon. Comme nous l’avons dit plus haut, le mari était loin d’être un ivrogne. Mais il a été établi que, depuis quelque temps, la femme donnait des signes non équivoques de dérangement cérébral. Elle était en proie à des crises d’énervement et de désespoir dont on cherchait en vain le motif et son mari se proposait même d’aller consulter un spécialiste sur les causes de ce mal mystérieux.
Il n’en a pas eu le temps.
M. Boucart, juge, est chargé de l’instruction de cette dramatique affaire.
Le Figaro — 10 janvier 1897










