La cité des chiffonniers — Un mari qui tue sa femme — Les suites d’une querelle de ménage — Croquemorts dans l’embarras
Au numéro 48 de la rue des Maraîchers, à Charonne, près de la rue des Pyrénées, contigu à la ligne du chemin de ceinture, existe un vaste terrain qui se loue 1 franc le mètre carré et où se trouvent, semées dans un pittoresque désordre, au milieu de jardins minuscules, des roulotes de forains, des baraques en bois du en pisé, des constructions hétéroclites, abritant les chiffonniers ou les gadouards du quartier.
C’est une sorte de cour des Miracles où l’industriel du trottoir vit côte à côte avec le mendiant ou le malfaiteur.
Cette agglomération de cahutes est connue sous le nom de cité des Singes. M. Guillaud, l’ancien commissaire de police du quartier, l’avait baptisée la « cité des Bleus », car il ne se passait pas de jour où ce magistrat n’eût à intervenir pour constater des coups et blessures, des tentatives de meurtre ou pour réprimer des rixes sanglantes.
Souventes fois, la police ferme les yeux sur ce qui se passe dans la cité et laisse les habitants régler leurs différends à coups de poing.
La « cité des Bleus » vient d’être le théâtre d’un événement encore mystérieux, dont on s’entretient beaucoup dans le quartier.
Un gardien de la paix qui passait, hier matin, devant le numéro 48 de la rue des Maraîchers était informé que l’on allait procéder à l’inhumation d’une femme Marie Poirel, née Laurent, âgée de cinquante-trois ans, qui, disait-on, avait été assassinée par son mari.
Veillée mortuaire.
L’agent avertit M. Durand, commissaire de police du quartier, qui se rendit aussitôt dans la cité et pénétra dans une bicoque où, près d’un cadavre, veillaient deux femmes et un ouvrier.
Le cadavre était celui de Mme Poirel. L’ouvrier était le mari de la défunte, un sieur François Poirel, âgé de cinquante-neuf ans, manœuvre ; à l’usine à gaz de la rue de Lagny. La plus âgée des femmes était la fille aînée des époux Poirel, demeurant 50, rue d’Avron, mère de deux enfants en bas âge ; la plus jeune était la cadette fiancée à un employé subalterne de la préfecture de la Seine.
M. Durand était accompagné d’un médecin, qui examina le corps et releva au front une blessure de six centimètres de profondeur partant de l’œil gauche et se continuant jusqu’à la tempe. Dans la plaie, il remarqua quatre fragments de faïence, provenant sans doute d’un ustensile de cuisine, assiette ou soupière brisée,
Le commissaire de police interrogea aussitôt François Poirel sur la cause de la blessure que sa femme portait au front.
— C’est bien simple, répondit le vieil ouvrier. Dans la nuit de mercredi à jeudi, ma femme s’est levée pour aller vider le vase de nuit dans le jardin. En rentrant, elle a trébuché et est tombée la tête sur le vase, qui s’est brisé. Comme elle était grièvement blessée, je l’ai remontée dans le lit, puis je lui ai proposé d’aller chercher un médecin. Elle a refusé, et, quelques heures après, elle expirait dans mes bras. Alors, j’ai prévenu ma fille, qui habite rue d’Avron, Le médecin de l’état civil, auquel j’ai raconté l’accident, a délivré le permis d’inhumer, et nous attendons le cercueil. L’enterrement est pour tantôt, trois heures.
La fille aînée de M. Poirel, interrogée à son tour, confirma le récit de son père.
M. Durand procéda alors à une enquête et apprit que, mercredi soir, un jeune homme nommé Hugon, pensionnaire chez les époux Poirel, avait quitté vers huit heures le domicile de ces derniers en disant :
— Ils sont encore en train de se battre ils vont se tuer sûrement. Je ne veux pas voir ça et je vais dîner ailleurs.
Hugon, qui est âgé de seize ans, fut entendu par le commissaire de police, auquel il fit la déclaration suivante :
« — Mon père, chauffeur à l’usine à gaz, est depuis deux ans l’ami et le voisin de Poirel. Dernièrement, il a loué une maison à Bagnolet ; mais, en attendant de pouvoir s’y installer et comme il n’a plus son pavillon dans la cité, il prend ses repas chez les Poirel, et je dîne avec lui.
« Mercredi soir, vers huit heures, j’attendais, en compagnie de la mère Poirel, l’arrivée de mon père et de Poirel. Ce dernier vint le premier, but un verre de vin, et, sans mot dire, se leva pour aller se coucher.
« — Tu ne peux pas attendre M. Hugon ?» lui demanda sa femme.
« François Poirel répondit par une injure. La femme riposta par une autre. Bref, le mari revint sur ses pas et s’élança sur sa femme.
« — Ça se gâte, me dis-je. Filons.
« Je ne sais rien autre, si ce n’est qu’en sortant, ayant rencontré mon père, je le mis au courant de la discussion et que nous décidâmes d’aller dîner autre part. »
Sans le faire exprès.
En présence de cette déclaration, M. Durand ordonna de surseoir aux obsèques de la victime et fit conduire François Poirel à son cabinet. Là, il confronta le manœuvre avec le jeune Hugon, qui renouvela sa déposition. Après avoir essayé de nier, Poirel finit par avouer qu’il avait saisi une assiette sur le buffet et l’avait brisée sur la tête de sa femme. En voyant, le sang couler, il avait abandonné la blessée pour aller prévenir sa fille. Cette dernière lui avait conseillé de cacher l’affaire, afin que le scandale ne fût pas un obstacle au mariage de sa jeune sœur.
Mlle Poirel confirma le récit de son père :
— Il voulait aller prévenir la police, dit-elle, mais c’est moi qui l’en ai empêché, à cause de ma sœur, d’abord, et ensuite parce que je ne voulais pas qu’on le mît en prison.
Le cadavre de la femme Poirel a été transporté à la Morgue, et le mari meurtrier conduit au Dépôt.
À trois heures de l’après-midi, au moment où M. Durand revenait 48, rue des Maraîchers, un corbillard s’arrêtait devant la bicoque des époux Poirel. Les croquemorts, ne comprenant rien à cette macabre aventure, voulurent à toute force procéder à la mise en bière du cadavre déjà enlevé sur l’ordre du commissaire, et ce dernier eut toutes les peines du monde à leur faire exécuter demi-tour avec leur corbillard vide.
Le Matin — 11 septembre 1897
Mise en liberté
La police avait arrêté, il y a quelques jours, M. Poirel, demeurant rue des Maraîchers, soupçonné d’avoir tué sa femme à la suite d’une querelle. L’innocence de M. Poirel vient d’être établie, l’autopsie du corps ayant démontré que la mort a été causée par une congestion pulmonaire, et le pauvre mari a été remis en liberté.
Gil Blas — 17 septembre 1897










