Brunes et Blondes
Les physiologistes, très friands de tous les signes extérieurs pouvant indiquer des différences de tempérament, ont toujours attaché une grande importance au cheveu. Non seulement sa couleur, mais encore et surtout son calibre, leur semble révélateur de la force ou de la faiblesse intellectuelle et morale de l’individu.
Cheveux plats et fins, disent-ils, intelligence élevée, spiritualisme ; cheveux gros et crépus, intelligence lente, nature gourmande.
Cheveux fins, courts et bouclant naturellement, aptitudes artistiques, facilité d’assimilation remarquable.
Cheveux longs, abondants et fins, imagination, aptitudes littéraires.
Cheveux rudes, caractère méchant ; cheveux soyeux et doux, nature aimable.
Que de choses dans un cheveu !
Ce n’est pas impossible, après tout ; le léger fil, blond ou brun est une chose vivante, moins destructible et plus fluide que la chair ; plus magnétique aussi. Nous le comprenons inconsciemment puisque la piété du souvenir le conserve et que les expériences somnambuliques l’emploient.
Le cheveu supporte le contre coup de toutes nos émotions morales. Il blanchit dans le chagrin, tombe dans le surmenage, se hérisse dans l’épouvante, se ternit dans la maladie, brille dans la santé, s’électrise quand on le caresse. Il semble préposé à la respiration fluidique du cerveau. Si réellement ce rôle est le sien, il n’est pas surprenant qu’il change d’aspect et de couleur d’après le contenu des têtes qu’il couvre.
Une des questions les plus controversées a été de savoir lequel, du type blond ou du type brun, valait mieux moralement et intellectuellement.
Tout d’abord, il faut remarquer que la coloration du cheveu, comme celle des corolles, relève beaucoup de la lumière solaire.
Les corps qui reçoivent les rayons obliquement sont de teinte forte et moins chaude que ceux qui les reçoivent en droite ligne. Le blond domine dans le nord, le brun dans le midi. Cette réserve générale faite, on ne peut nier que certaines formes de tempéraments et par conséquent d’attitudes morales, ne soient liés à certaines couleurs, à certaines présentations du cheveu.
Les lymphatiques sont généralement blonds ; les sanguins sont généralement bruns. On assure que les femmes blondes ont moins de courage, de dévouement quotidien et de désintéressement que les brunes. En revanche, elles ont plus de charme câlin, plus de faiblesse féminine. Beaucoup de femmes que la chronique des siècles précédents cite comme frivoles ou dangereuses furent blondes. Cependant, Sainte Geneviève et Jeanne d’Arc avaient des cheveux d’or.
Un grand nombre de brunes forment la liste glorieuse des héroïnes antiques : Pénélope, Niobé, Iphigénie, Monime, Cornélie, Éponine, Aria. Nous y voyons aussi des muses : Sapho, Clémence, Isaure. Une grande artiste, sainte Cécile ; un chef d’État, Marie-Thérèse saluée « roi » par son peuple.
Un préjugé stigmatise la couleur rousse. Ils sont, dit le proverbe populaire, ou tous bons ou tous méchants. Ce qui le prouve, c’est qu’en feuilletant le catalogue des chevelures rousses, nous trouvons Cléopâtre qui ne valait pas grand chose et sainte Madeleine que Jésus transforma.
La physiologie, d’ailleurs, attache moins d’importance à la nuance du cheveu qu’à sa contexture. Sur ce dernier sujet, elle se croit précise et donne ses conclusions comme absolues. Elle a divisé la grande famille humaine en sept castes ou degrés d’évaluation d’après la façon dont le cheveu, coupé horizontalement, se présente au microscope. C’est un peu tiré par les cheveux cette façon de juger les gens, cependant elle constitue un moyen d’investigation mentale qui n’est pas à dédaigner. J’en ai moi-même fait quelquefois l’expérience.
Lorsque je parle à un individu dont les cheveux sont crêpelés ou frisés, je cherche à l’intéresser par des images sensibles, vivantes, mouvementées ; l’exposé des idées et des théories me suffira pour captiver l’homme à cheveux plats et fins. Si je souhaite l’amitié d’un enfant frisé comme un caniche, j’offre des bonbons, car il est gourmand ; si j’ai affaire à un bambin aux cheveux de soie, je donne des livres ou des images : il est intellectuel.
Voilà comment on prend les gens aux cheveux.
Georges de Beauchamp
Les veillées des chaumières — 2 avril 1898










