La troisième République va enfin posséder sa monnaie. Jusqu’ici, elle s’était contentée d’effigies empruntées à la première ou à la seconde République.
La tête de femme qu’on voit sur les pièces d’or ou d’argent frappées depuis vingt-cinq années est l’œuvre d’Oudiné, graveur de la fin du dix-huitième siècle. Le groupe allégorique qui figure sur les pièces d’argent de cinq francs a été conçu en 1848 par Augustin Dupré. Ces compositions sont peut- être les moins laides de celles qu’on a gravées sur nos monnaies depuis cent ans. Mais cela n’est pas beaucoup dire.
Il est surprenant qu’on ait si longtemps tardé à créer une monnaie nouvelle, spéciale au régime d’aujourd’hui. Il semble que les républicains, défiants de l’avenir, aient conservé, durant de longues années, la pensée que leur gouvernement pourrait bien n’être que provisoire. Ils ont utilisé les vieux coins des précédentes républiques, comme un locataire qui, sous le coup d’une expropriation, se contenterait des débris d’un mobilier de famille.
Puis, plus tard, lorsque le régime se fut affermi, les politiciens eurent d’autres soucis. D’ailleurs, en bons politiciens qu’ils étaient, ils ignoraient complètement que, depuis Chapu, une école de médaillistes s’était formée en France et qu’elle était admirablement préparée pour travailler à la création d’une monnaie nouvelle. Un critique d’art, M. Roger Marx, s’acharna pendant trois ans à demander qu’on se décidât à renouveler la gravure des pièces d’or, d’argent et de bronze. Il finit par obtenir gain de cause ; et, il y a quinze mois environ, M. Paul Doumer, ministre des Finances, qui eut parfois des inspirations moins heureuses, invita MM. Chaplain, Roty et Daniel Dupuis à imaginer des modèles de monnaie.
M. Chaplain fut chargé de la pièce d’or, M. Roty de celle d’argent et M. Dupuis de celle de bronze.

M. Roty vient d’achever sa tâche. Vous avez sous les yeux une reproduction de son projet aujourd’hui accepté par le ministère des Finances.
L’œuvre offrait de terribles difficultés. La monnaie ne peut, comme une médaille, présenter de relief. Le flan qui reçoit l’empreinte doit former un disque également aplati sur toutes les parties de ses deux faces. Car il faut que les pièces puissent former des piles régulières et solides. D’autre part, le relief permettrait aux fraudeurs de diminuer par un limage habile la valeur réelle de chaque pièce et on ne pourrait plus accepter de monnaie qu’on ne l’eût préalablement pesée. Mais sans relief, plus d’ombres, plus de lumières, plus de vie. Il faudra donc que le dessin soit d’une extrême simplicité, avec des contours vivement accusés. Toute complication devient un effroyable brouillamini. Et si la ligne s’amollit, elle s’efface et disparait. À ce point de vue, la composition de M. Roty est un admirable tour de force.
Sa grande habileté nous pouvait, là-dessus, rassurer. Mais il y avait, dans l’entreprise, une difficulté bien plus redoutable que celle de la technique. Il fallait trouver une composition qui symbolisât la France d’aujourd’hui. La première idée qui devait se présenter à la pensée de l’artiste était de placer sur la monnaie une tête de femme allégorique. Il y songea en effet. Mais il abandonna vite ce projet. L’expression d’un visage a forcément quelque chose d’arrêté, de précis. Or, allez donc démêler les caractères de notre République et essayez de saisir ce que veulent, ce que pensent nos contemporains Il y a trop d’anarchie dans les esprits pour qu’un artiste puisse, aujourd’hui, synthétiser son temps dans une figure unique. Impuissant à fixer l’expression de la France, Roty s’est contenté d’en montrer le geste. Et cela est une trouvaille de poète.
Sur l’horizon qu’éclairent les premiers rayons du soleil levant, une semeuse marche fière et allègre. Son bras gauche retient le sac rempli de grains. De son bras droit elle lance les semences à. pleines poignées, et le vent du matin se joue aux draperies de sa robe. Sa tête, gracieusement coiffée du bonnet phrygien, est superbe de confiance et de volonté. Ce symbole est simple, vraiment populaire, et assez large pour que tout le monde y puisse découvrir et suivre son rêve familier. Chacun, en maniant cette pièce d’argent, y verra l’image de son idéal. Pour les paysans, ce sera simplement l’Agriculture. Pour les financiers, ce sera la Richesse fécondant le sol national.
Pour les bacheliers, ce sera la République distribuant la manne budgétaire. Pour d’autres cette semeuse héroïque et charmante sera le génie même de notre temps. Ces semences qu’elle jette généreusement à la terre sont les innombrables idées qui peut-être un jour germeront et lèveront, lorsque nous n’y serons plus.
Au revers, autour d’une torche s’enroule une branche de laurier, emblèmes charmants dont peut-être l’avenir démentira la signification pacifique. Mais qu’importe ! Le plus sûr moyen de préparer la guerre est de crier qu’elle est inévitable ; la paix est presque certaine si on ne perd pas une occasion de déclarer qu’elle est le vœu universel. Et quelle meilleure façon de faire pénétrer cette pensée jusqu’au fond de l’âme populaire sinon de la graver sur la monnaie ?
C’est sur ce revers que sera inscrite, en petits caractères, la valeur de la pièce cinq francs. Le chiffre et la lettre F seront séparés par l’extrémité inférieure de la torche. On évitera de la sorte ces inscriptions énormes qui, incluses dans une couronne banale, déshonorent toute la monnaie moderne. Reconnaissons, d’ailleurs, qu’en voulant leur substituer le manteau impérial, le second Empire avait mal réussi.
Lorsqu’on a sous les yeux une monnaie ou une médaille, on ne peut se défendre de songer à l’avenir, à un avenir très lointain, devant lequel ces pièces de métal seront les seuls témoins de notre histoire. Grâce à Roty, les numismates et les archéologues nous seront un jour indulgents. En voyant la monnaie d’argent de la troisième République ils penseront sans doute que nous avons eu la joie de vivre en un temps où la France pratiquait le culte de la beauté. Et c’est ainsi qu’on écrit l’histoire.
André Hallays.
Le Figaro — 7 février 1897










