« Prenez les plans de Paris à ses divers âges, a écrit Hugo superposez-les un à l’autre concentriquement à Notre-Dame, vous croyez voir, au but d’une lunette, l’approche grandissante d’un astre. »
L’image est belle et juste, c’est bien l’approche d’un astre, mais d’un astre dont le centre se déplace.
Par une sorte de phénomène, lent mais continu, Paris, depuis qu’il est sorti des boues de Lutèce, s’est toujours avancé vers l’Ouest.
Prenons-le au commencement du moyen-âge. Sur la rive droite, Dagobert habitait, avec la bonne reine Nanthilde, son castellum de Reuilly. Nos rois vinrent ensuite habiter les palais de la Cité et, au Marais, l’hôtel Saint-Paul, l’hôtel des Grands -Esbatteinents et l’hôtel des Tournelles; autour d’eux s’établirent les officiers du palais, les commerçants et les gens de métier à l’industrie desquels la demeure royale donnait l’impulsion et la vie les bijoutiers, les changeurs, les banquiers, les tapissiers, les drapiers habitèrent les rues Saint-Antoine, de la Tixeranderie, Saint-Merry, du Temple.
Quand le Louvre succéda comme demeure royale à ces deux palais qui étaient déjà en ruine quand François Ier les fit démolir, le Paris commerçant se déplaça et vint s’établir dans les rues avoisinantes de l’Arbre-Sec, Saint-Honoré, des Bourdonnais. Les parlementaires et gens de robe, amoureux des quartiers paisibles, vinrent bâtir dans le Marais, abandonné par la noblesse et les industriels qui vivaient de ses dépenses, ces vieux hôtels majestueux et sévères qu’a envahis aujourd’hui la petite industrie de l’article de Paris.
Sur la rive gauche, à l’ouest du quartier de l’Université, tout le faubourg Saint-Germain fut bâti. Pendant toute cette période, le pont Neuf était le vrai centre de Paris. Que demandait d’abord un étranger en arrivant à Paris pendant le dix-septième siècle ? le pont Neuf c’était toujours au pont Neuf qu’il se faisait conduire, avant le Louvre, avant Notre-Dame. C’était une foire perpétuelle de chanteurs, de paillasses, de marionnettes, de charlatans, de marchands.
Sous la Régence, il fut abandonné, il n’y resta plus guère que les recruteurs. C’était au Palais-Royal que le volage Paris avait transporté sa rumeur joyeuse et son activité fiévreuse.
Sous Louis XIII, Paris avait pris déjà une extension énorme vers le Nord-Ouest. On démolit de ce côté la vieille muraille de Philippe-Auguste et on fit une nouvelle enceinte de la porte Saint-Denis à la Seine, l’enceinte des fossés jaunes comme elle fut appelée, et derrière ce rempart un nouveau et riche quartier se forma et un nombre considérable de rues s’ouvrirent les rues du Mail, de Cléry, Saint-Augustin, des Petits-Champs, Sainte-Anne, Richelieu, Vivienne, bordées en peu de temps de grandes maisons et d’hôtels superbes. Tout le grand commerce, toute la haute bourgeoisie y élurent domicile.
On sait quelle fut pendant un siècle la vogue du Palais-Royal, vogue dont la tradition est encore vivace en province. C’était le centre d’attraction, le cœur du Tout-Paris d’alors. Aujourd’hui c’est une nécropole. La solitude de ces galeries solennelles, qui retentissaient jadis de l’éclat des fêtes, de l’éblouissement des orgies, est absolue.
Vers 1830,
....................sa cohue
Vint aux Panoramas ainsi qu'aux Boulevards.
Mais le Boulevard, jusqu’à la guerre, c’était le boulevard Montmartre et le boulevard des Italiens. Jamais, sous l’Empire, un boulevardier endurci n’aurait traversé la place de l’Opéra. Tout se porte aujourd’hui de plus en plus à la Madeleine et à la rue Royale, grand commerce, restaurants de nuit. La plaine Monceau, Passy, les entours de l’Arc de triomphe se couvrent de nombreuses maisons. Paris va de plus en plus s’avançant à l’Ouest. Dans quelques années les Champs-Élysées deviendront, avec leurs nouveaux théâtres, leurs bals, leurs concerts, leur éclairage électrique, un grand centre d’attraction.
Sous cette poussée irrésistible, les fortifications du secteur ouest tomberont malgré les résistances du génie, dont le véto vient cependant d’être vaincu par la ténacité de M. Brousse.
Et ce n’est pas Paris seulement qui est entraîné de l’Est à l’Ouest par cette loi mystérieuse de déplacement qui le fait glisser comme un fleuve en latitude, suivant la marche apparente du soleil Londres, Pékin, Vienne, Berlin, New-York obéissent à la même poussée. Chose curieuse, c’est la même direction que celle des migrations, qui sont aussi soumises à cette loi fixe de mouvement, comme les corps obéissent aux lois de la pesanteur.
Tous les grands mouvements migrateurs des peuples de race blanche, toutes les grandes invasions, se sont faits ainsi en sens contraire au mouvement de rotation de la terre. Les Chaldéens, les Kourchites égyptiens, les Sémites, les Grecs, les Romains, les Normands, les Arabes, les Turcs, les Barbares vont toujours à l’Ouest, ainsi que Colomb et ses successeurs. Tout retour en arrière, toute entreprise vers l’Est, qu’elle soit guidée par Alexandre, Godefroy de Bouillon ou Napoléon, est condamnée à un échec certain.
Quel est l’aimant invisible qui nous attire à l’Ouest ? On a essayé d’expliquer cette étrange loi de déplacement des peuples et des villes. Aucune explication n’est bonne. Il y a dans l’apparente variété du monde une unité profonde, à laquelle nous sommes soumis.
Albert Callet.
Le Figaro — 4 septembre 1897










